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inanquent à la terre, et qu'elle est dépeuplée, en comparaison de ce qu'elle était il y a deux mille ans ? Rome, il est vrai, avait alors plus de citoyens qu'aujourd'hui. J'avoue qu'Alexandrie et Carthage étaient de grandes villes ; mais Paris, Londres, Constantinople, le Grand-Caire, Amsterdam, Hambourg, n'existaient pas. Il y avait trois cepts nations dans les Gaules; mais ces trois cents nations ne valaient pas la nôtre, ni en nombre d'hommes ni en industrie. L'Allemagne était une forêt ; elle est couverte de cent villes opulentes. Il semble que l'esprit de critique, lassé de ne persécuter que des particuliers, ait pris pour objet l'univers. On crie toujours que ce monde dégénère, et on veut encore qu'il se dépeuple. Quoi donc? Nous faudra-t-il regretter les temps où il n'y avait pas de grands cliemins de Bordeaux à Orléans, et où Paris était une petite ville dans laquelle on s'égorgeait? On a beau dire, l'Europe a plus d'hommes qu'alors, et les hommes valeut mieux.

Le même.

Les Anciens et les Modernes, ou la Toilette de Madame de

Pompadour. Mde. de Pompadour. Quelle est donc cette dame au nez aquilin, aux grands yeux noirs, à la taille si haute et si noble, à la mine si tière et en même temps si coquette, qui entre à ma toilette sans se faire annoncer, et qui fait la révérence en religieuse ?

Tullia. Je suis Tullia, née à Rome il y a environ dix-huit cents ans; je fais la révérence à la Romaine, et non à la Française ; je suis venue, je ne sais d'où, pour voir votre pays, votre personne, et votre toilette,

Mde. de Pom. Ah! madame, faites-moi l'honneur de vous asseoir. Un fauteuil à madame Tullia.

Tullia. Qui ? moi, madame, que je m'asseye sur cette espèce de petit trône incommode, pour que mes jambes pendent à terre, et deviennent toutes rouges !

Mde, de Pom. Comment vous asseyez-vous donc, madame?
Tullia. Sur un bon lit, madame.

Mde, de Pom. Ah, j'entends, vous voulez dire sur un bon canapé.' En voilà un sur lequel vous pouvez vous étendre à votre aise.

Tullia. J'aime à voir que les Françaises sont aussi bien meubléts que nous.

Mde. de Pom. Ab! ah! madame, vous n'avez point de bas; vos jambes sont nues; vraiment elles sont ornées d'un ruban fort joli en forme de brodequin.

Tullia. Nous ne connaissions point. les bas; c'est une invention agréable et commode que je préfère à nos brodequius.

Mde. de Pom. Dieu me pardonne! madame, je crois que vous n'avez point de cheinise!

Tullia. Non, madame, nous n'en portions point de notre tempe; Mde. de Pom. Et dans quel temps viviez-vous, madame?

3

de

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Tullia. Du temps de Sylla, de Pompée, de César, de Caton, de Catilina, de Cicéron, dont j'ai l'honneur d'être la fille ; de ce Cicéron, qu'un de vos protégés* a fait parler en vers barbares. J'allai hier à la comédie de Paris ; on y jouait Catilina, et tous les personnages mon temps ; je n'en reconnus pas un. Mou père m'exhortait à faire des avances à Catilina; je fus bien surprise. Mais, madame, il me semble que vous avez là de beaux miroirs; votre chambre en est pleine. Nos miroirs n'étaient pas la sixième partie des vôtres. Sontils d'acier?

Mde. de Pom. Non, madame; ils sont faits avec du sable, et rien u'est si commun parmi nous.

Tullia. Voilà un bel art; j'avoue que cet art nous manquait. Ah! le joli tableau que vous avez là !

Mde. de Pom. Ce n'est point un tableau, c'est une estampe ; cela n'est fait qu'avec du noir de fumée: on en tire cent copies en un jour, et ce secret éternise les iableaux que le temps consume.

Tullia. Ce secret est admirable; nos Romains u'ont jamais eu rien de pareil.

Un Savant, qui assistait à la toilette, prit alors la parole, et dit d Tullia, en tirant un livre de sa poche: Vous serez bien étonnée, madame, quand vous saurez que ce livre n'est point écrit à la main, qu'il est imprimé à-peu-près comme les estampes, et que cette invention éternise aussi les ouvrages de l'esprit.

Le Savant présenta son livre à Tullia ; c'était un recueil de vers pour madame la marquise. Tullia en lut une page, admira les caractères, et dit à l'auteur : Monsieur, l'impression est une belle chose; et si elle peut immortaliser de pareils vers, cela me paraît le plus grand effort de l'art. Mais n'auriez-vous pas du moins einployé cette invention à imprimer les ouvrages de mon père ?

Le Savani. Oui, madame, mais on ne les lit plus ; j'en suis faché pour monsieur votre père; mais aujourd'hui nous ne connaissons guère que son nom).

Alors on apporta du chocolat, du thé, du café, des glaces. Tullia fut étonnée de voir en été de la crème et des groseilles gelées. On lui dit que ces boissons figées avaient été composées en sir minutes par

le moyen du salpéire dont on les avait entourées, et que c'était avec du mouvement qu'on avait produit cette fixation et ce froid glaçant. Elle demeurait interdite d'admiration. La noirceur du chocolat et du café lui inspira quelque dégout; elle demanda comment ces liqueurs étaient extraites des plantes du pays. Un duc et pair qui se trouva lui répondit: Les fruits dont ces boissons sont composées viennent d'un autre monde, et du fond de l'Arabie.

Tullia. Pour l'Arabie, je la connais; mais je n'avais pas entendu parler de ce que vous appelez café; et pour l'autre monde, je ne conuais que celui d'où je viens, et je vous assure qu'il n'y a point de chocolat dans ce monde-là.

Crébillon, auteur de Catiljua, &c.

M. de Duc. Le monde dont on vous parle, madame, est un conti. nent nommé l'Amérique, presque aussi grand que l'Asie, l'Europe, et l'Afrique ensemble, et dont on a des nouvelles beaucoup plus certaines que de celui d'où vous venez.

Tullia. Comment! nous qui nous appelions les maîtres de l'univers, nous n'en aurions donc possédé que la moitié ? cela est humiliant.

Le Savant, piqué de ce que madame Tullia arait trouvé ses vers maurais, lui répliqua brusquement: Vos Romains, qui se vantaient d'être les maîtres de l'univers, n'en avaient pas conquis la vingtième partie : nous avons à présent au bout de l'Europe un empire qui est plus vaste lui seul que l'empire Romain ; encore est-il gouverné par une femme, * qui a plus d'esprit que vous, qui est plus belle que vous, et qui porte des chemises. Sielle lisait mes vers, je suis sûr qu'elle les trouverait bons.

Madame la murquise fit taire le savant qui manquait de respect à une dume Romaine, à la fille de Cicéron. M. le duc expliqua comment on avait découvert l'Amérique, et tirant sa montre à laquelle pendait ya. lamment une petite boussole, il lui fit roir que c'était avec une aiguille qu'on était arrivé dans un autre hémisphère. La surprise de la Romaine redoublait à chaque mot qu'on lui disait, et à chaque chose qu'elle voyait. Elle s'écria enfin: Je commence à craindre que les modernes ne l'emportent sur les anciens; j'étais venue pour m'en éclaircir, et je sens que je vais rapporter de tristes nouvelles à mon père.

Voici ce que lui répondit M. le Duc. Consolez-vous, madame; nul bomme n'approche parmi nous de votre illustre père, pas même l'auteur de la Gazette Ecclésiastique, ou celui du Journal Chrétien; nul homme n'approche de César avec qui vous avez vécu, ni de vos Scipions qui l'avaient précédé. Il se peut que la nature forme aujourd'hui, comme autrefois, de ces ames sublimes ; mais ce sont de beaux germes qui ne viennent point à maturité dans un mauvais terrain.

Il n'en est pas de mème des arts et des sciences ; le temps et d'heu. reux basards les ont perfectionnés. Il nous est plus aisé, par exemple, d'avoir des Sophocles et des Euripides, que des personnages semblables à monsieur votre père, parce que nous avons des théâtres, et que nous ne pouvons avoir de tribune aux barangues. Vous avez siffé la tragédie de Catilina: quand vous verrez jouer Phèdre, vous conviendrez peut-être que le rôle de Phèdre dans Racine est prodigieusement supérieur au modèle que vous connaissez dans Euripide. J'espère que vous conviendrez que notre Molière l'emporte sur votre Térence. J'aurai l'honneur, si vous le permettez, de vous domer la main à l'opéra, et vous serez étonnée d'entendre chanter en parties. C'est encore là un art qui vous est inconnu.

Voici, madame, une petite lunette: ayez la bonté d'appliquer votre oeil à ce verre, et regardez cette maison qui est à une lieue.

Tullia. Par les dieux immortels ! cette maison est au bout de ma lunette, et beaucoup plus grande qu'elle ne paraissait!

M. le Duc. Eh bien, madame, c'est avec ce joujou que nous avons vu de nouveaux cieux, comme c'est avec une aiguille que nous avons connu

Catherine II.

un nouvel hémisphère. Voyez-vous cet autre instrument verni dang lequel il y a un petit tuyau de verre proprement enchassé ? C'est cette bagatelle qui nous a fait découvrir la quantité juste de la pesanteur de l'air.

Enfin, après bien des tâtonnemens, il est venu un homme qui a découvert le premier ressort de la nature, la cause de la pesanteur, et qui a démontré que les astres pèsent sur la terre, et la terre sur les astres. Il a parfilé la lumière du soleil, comme nos dames parfilent une étoffe d'or. Tullia. Qu'est-ce que parfiler, monsieur ?

M. le Duc. Madame, l'équivalent de ce mot ne se trouve pas dans les oraisons de Cicéron. C'est effiler une étoffe, la délisser fil à fil, et en séparer l'or; c'est ce que Newton a fait des rayons du soleil ; les astres lui ont été soumis; et un nommé Locke en a fait autant de l'entendement humaiu.

Tullia. Vous en savez beaucoup pour un duc et pair; vous me paraissez plus savant que ce savant qui veut que je trouve ses vers bons, et vous êtes beaucoup plus poli que lui.

M. le Duc. Madame, c'est que j'ai été mieux élevé; mais pour ma science, elle est très-commune: les jeunes gens, en sortant des écoles, en savent plus que tous vos philosophes de l'antiquité. C'est dommage seulement que nous ayons, dans notre Europe, substitué une demidouzaine de jargons très-imparfaits à la belle langue Latine, dont votre père fit un si admirable usage: mais avec des instrumens grossiers, nous n'avons pas laissé de faire de très-bons ouvrages, même dans les belles-lettres.

Tullia. Il faut que les nations qui ont succédé à l'empire Romain, aient tonjours vécu dans une paix profonde, et qu'il y ait en une suite continue de grands hommes depuis mon père jusqu'à vous, pour qu'on ait pu inventer tant d'arts nouveaux, et que l'on soit parvenu à connaître si bien le ciel et la terre.

M. le Duc. Point du tout, madame, nous sommes des barbares qui sommes venus presque tous de la Scythie détruire votre empire, et les arts et les sciences. Nous avons vécu sept à huit cents ans comme des sauvages; et pour conible de barbarie, nous avons été inoudés d'une espèce d'hommes, nommés les moines, qui ont abruti dans l'Europe le genre humain que vous aviez éclairé et subjugué. Ce qui vous étonnera, c'est que dans les derniers siècles de cette barbarie, c'est parmi ces moines mêmes, parmi ces ennemis de la raison, que la nature a sus. cité des hommes utiles. Les uns ont inventé l'art de secourir la vue affaiblie par l'âge; les autres ont pétri du salpêtre avec du charbon, et cela nous a valu des instrumens de guerre, avec lesquels nous aurions exterminé les Scipions, Alexandre, et César, et la pbalange Macédonienne et toutes vos légions; ce n'est pas que nous soyons plus grands capitaines que les Scipions, Alexandre, et César, mais c'est que nous avops de meilleures armes.

Tullia. Je vois toujours en vous la politesse d'un grand seigneur, avec l'érudition d'un homme d'état; vous auriez été digne d'être sépateur Romain.

M. le Duc. Ah! madame, vous êtes bien plus digne d'être à la tête de notre cour.

Mde de Pom. Madame aurait été trop dangereuse pour moi.

Tullia. Consultez vos beaux miroirs faits avec du sable, et vous verrez que vous n'auriez rien à craiodre. Eh bien, monsieur, vous disiez donc le plus poliment du monde, que vous en savez beaucoup plus que nous.

M. le Duc. Je disais, madame, que les derniers siècles sont toujours plus instruits que les premiers, à moins qu'il n'y ait eu quelque révolution générale qui ait absolument détruit tous les monumens de l'antiquité. Nous avons eu des révolutions horribles, mais passagères ; et dans ces orages, on a été assez heureux pour conserver les ouvrages de votre père, et ceux de quelques autres grands hommes : ainsi le feu sacré n'a jamais été totalement éteint, et il a produit à la fin une lumière presque universelle. Nous siffons les scholastiques barbares qui ont régné long-temps parmi nous ; mais nous respectons Cicéron et tous les anciens qui nous ont appris à penser.

Si nous avons d'autres lois de physique que celles de votre temps, nous n'avons point d'autres règles d'éloquence; et voilà peut-être de quoi terminer la querelle entre les anciens et les modernes.

Toute la compagnie fut de l'avis de M. le duc. On alla ensuite à l'opéra de Castor et Pollux. Tulliu fut très-contente des paroles et de la musique. Elle avoua qu’un tel spectacle valait mieux qu'un combat de gladiateurs.

Le méme.

Caractère des Français, De tous les peuples le Français est celui dont le caractère a dans tous les temps éprouvé le moins d'altération. On retrouve les Français d'aujourd'hui dans ceux des croisades, et en remontant jusqu'aux Gaulois on y remarque encore beaucoup de ressemblance. Cette nation a tonjours été vive, gaie, brave, généreuse, sincère, présomptueuse, inconstante, avantageuse, inconsidérée. Ses vertus partent du cæur, ses vices ne tiennent qu'à l'esprit, et ses bonnes qualités corrigeant ou balançant les mauvaises, toutes concourent peut-être également à rendre le Français de tous les peuples le plus sociable,

Le grand défaut du Français est d'être toujours jeune, et presque jamais homme; par là il est souvent plus aimable, et rarement sûr; il n'a' presque point d'âge mûr, et passe de la jeunesse à la caducité.Nos talens s'annoncent de bonne heure; on les néglige long-lemps par dissipation, et à peine commence-t-on à vouloir en faire usage, que leur temps est passé ; il y a peu d'hommes parmi nous qui puissent s'appuyer de l'expérience.

Il est le seul peuple dont les meurs peuvent se dépraver, sans quele cæur se corrompe et que le courage s'altère; qui allie les qualités héroïques avec le plaisir, le luxe, et la mollesse; ses vertus ont peu de consistance, ses vices n'ont point de racine. Le caractère d'Alcibiade n'est pas rare en France. Le déréglement des mæurs et de l'inagination ne dopoe point atteinte à la franchise et à la bonté naturelle du Français. L'amour-propre contribue à le rendre aimable: plus il croit plaire, plus

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