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ours aux phénomènes tels qu'ils sont, les phénomènes ne conduirent pas toujours l'autre à des principes assez évidens. Les bornes qui, dans ces deux routes contraires, ont pu arrêter deux hommes de cette espèce, ne sont pas les bornes de leur esprit, mais celle de l'esprit bunain,

Fontenelle. Eloge de Newton.

Descartes, Bacon, Leibnitz, et Newton. Si on cherche les grands bommes modernes avec qui on peut comparer Descartes, on en trouvera trois ; Bacon, Leibnitz, et Newton. Bacon parcourut toute la surface des connaissances humaines; il jugea les siècles passés, et alla au-devant des siècles à venir: mais il indiqua plus de grandes choses qu'il n'en exécuta; il construisit l'échafaud d'un édifice immense, et laissa à d'autres le soin de construire l'édifice. Leibnitz fut tout ce qu'il voulut être; il porta dans la philosophie une grande hauteur d'intelligence ; mais il ne traita la science de la nature que par lambeaux: et ses systèmes métaphysiques semblent plus faits pour étonner et accabler l'homme, que pour l'éclairer. Newton a créé une optique nouvelle, et démontré les rapports de la gravitation dans les cieux. Je ne prétends point ici diminuer la gloire de ce grand homme ; mais je remarque seulement tous les secours qu'il a eus pour ces grandes découvertes. Je vois que Galilée lui avait donné la théorie de la pesanteur; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions: Huyghens, la combinaison et les rapports des forces centrales et des forces centri. fuges; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers les causes; Descartes, sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour la géométrie, uve foule innombrable de connaissances pour la physique, et plus que tout cela peut-être, la destruction de tous les préjugés. La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avantages, de rassembler toutes ces forces étrangères, d'y joindre les siennes propres qui étaient immenses, et de les enchainer toutes par les calculs d'une géométrie aussi sublime que profonde. Si maintenant on rapproche Descartes de ces hommes célèbres, j'oserai dire qu'il avait des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon ; qu'il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz, nais bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur; qu'enfin il a mérité d'être mis à côté de Newton, et qu'il n'a été créé que par lui-même; parce que si l'un a décou. vert plus de vérités, l'autre a ouvert la route de toutes les vérités ; géomètre aussi sublime, quoiqu'il n'ait point fait un aussi graud usage de la géométrie; plus original par son génie, quoique ce génie l'ait souvent trompé; plus universel dans ses connaissances, comme dans ses talens, quoique moins sage et moins assuré dans sa marche; ayant peut-étre en étendue ce que Newton avait en profondeur ; fait pour concevoir en grand, mais peu fait pour suivre les détails, taudis que Newton donnait aux plus petits détails l'empreinte du génie; moins admirable sans doute pour la connaissance des cieux, mais biet: plus utile pour le genre humain, par sa grande influence sur les esprite et sur les siècles.

Thomas. Eloge de Descartes.

a

Péroraison de l'Eloge de Descartes. Avec ses sentimens, son génie, et sa gloire, il dut trouver l'envie à Stockholm, comme il l'avait trouvée à Utrecht, à la Haye, et dans Amsterdam. L'envie le suivait de ville en ville et de climat en climat. Elle avait franchi les miers avec lui; elle ne cessa de le poursuivre, que lorsqu'elle vit entre elle et lui un tombeau. Alors elle sourit un moment sur sa tombe, et courut dans Paris, où la renommée lui dénonçait Corneille et Turenne.

Hommes de génie, de quelque pays que vous soyez, voilà votre sort! Les malheurs, les persécutions, les injustices, le mépris des cours, l'iudifférence du peuple, les calomnies de vos rivaux ou de ceux qui croiront l’être, l'indigence, l'exil, et peut-être une mort obscure à cinq cents lieues de votre patrie, voilà ce que je vous annonce. Faut-il que pour cela vous renonciez à éclairer les hommes ? Non, sans doute; et quand vous le voudriez, en êtes-vous les maîtres? Etesvous les inaitres de domipter votre génie, et de résister à cette impulsion rapide et terrible qu'il vous donne ? N'êtes-vous pas nés pour penser, comme le soleil pour répandre sa lumière ?

N'avez-vous pas reçu comme lui votre mouvement? Obéissez donc à la loi qui vous domine, et gardez-vous de vous croire infortunés. Que sont tous vos cnnemis auprès de la vérité ? Elle est éternelle, et le reste passe. La vérité fait votre récompense; elle est l'aliment de votre génie, elle est le soutien de vos travaux. Des milliers d'hommes, ou insensés, ou indifférens, ou barbares, vous persécutent ou vous méprisent; mais dans le même temps il y a des ames avec qui les vôtres correspondent d'un bout de la terre à l'autre. Songez qu'elles souffrent et pensent avec vous, songez que les Socrates et les Platons, morts il y a deux inille ans, sont vos amis ; songez que dans les siècles à venir il y aura d'autres ames qui vous evlendront de même, et que leurs pen. sées seront les vôtres. Vous ne formez qu'un peuple et une famille avec tous les grands hommes qui furent autrefois ou qui seront un jour. Votre sort n'est pas d'exister dans un point de l'espace ou de la durée. Vivez pour tous les pays et pour tous les siècles: étendez votre vie sur celle du genre humain. Portez vos idées encore plus haut: ne voyez-vous point le rapport qui est entre Dieu et votre ame? Prenez devant lui cette assurance qui sied si bien à un ami de la vérité. Quoi! Dieu vous voit, vous entend, vous approuve, et vous seriez malheureux! Enfin, s'il vous faut le témoignage des hommes, j'ose encore vous le prometre, non point faible et incertain, comme il l'est pendant ce rapide instant de la vie, mais universel et durable pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui s'avance, et qui dit à chacun de vous: Essuie tes larmes; je viens te rendre justice et finir tes maux. C'est moi qui fais la vie des grands hommes; c'est moi qui ai vengé Descartes de ceux qui l'outrageaient; c'est moi qui, du milieu des rochers et des glaces, ai transporté ses cendres dans Paris ; c'est moi qui Aétris les calomniateurs et anéantis les hommes qui abuseot de leur pouvoir ; c'est moi qui regarde avec mépris ces mausolées élevés daus plusieurs temples à des hommes qui n'ont été que puissans, et qui honore conime sacrée la pierre brute qui couvre la cendre de l'homme de génie. Souviens-toi que ton ame est immortelle, et que ton non

Le temps fuit, les momens se succèdent, le songe de la vie s'écoule. Atleuds, et tu vas vivre, et tu pardonneras à ton siècle ses injustices, aux oppresseurs leur cruauté, à la nature de l'avoir choisi pour instruire et pour éclairer les hommes.

Le même.

le sera.

a

Fontenelle. On sait que Fontenelle est le premier qui ait orné les sciences des graces de l'imagination; mais, comme il le dit lui-même, il est trèsdifficile d'embellir ce qui ne doit l'être que jusqu'à un certain degré. Un tact très-fin, et pour lequel l'esprit ne suffit pas, a pu seul lui indiquer cette mesure. Fontenelle a surtont cette clarté qui, dans les sujets philosophiques, est la première des graces. Son art de présenter les objets, est pour l'esprit ce que le télescope est pour l'oeil de l'observateur: il abrège les distances. L'homme peu instruit voit une surface d'idées qui l'intéresse ; l'honime savant découvre la profondeur cachée sous cette surface. Ainsi il donne des idées à l'un, et réveille les idées de l'autre. Pour la partie morale, Fontenelle a l'air d'un philosophe qui connaît les hommes, qui les observe, qui les craint, qui quelquefois les méprise, mais qui ne trahit son secret qu'à demi. Presque toujours il glisse à côté des préjugés, se tenant à la distance qu'il faut, pour que les uns lui rendent justice, et que les autres ne lui en fassent pas un crine. Il ne compromet point la raison, ne la montre que de loin, mais la montre toujours. A l'égard de sa manière, car il en a une, la finesse et la grâce y dominent, comme on sait, bien plus que la force. Il n'est point éloquent, ne doit et ne veut poiut l'être.; mais il attacbe et il plaît. D'autres relèvent les choses communes par des expressions nobles; lui, presque tou. jours, peint les grandes choses sous des images familières. Cette manière peut être critiquée; mais elle est piquante. D'abord elle donne le plaisir de la surprise par le contraste, et par les nouveaux rapports qu'elle découvre: ensuite on aime à voir un homine qui n'est pas étonné des grandes choses; ce point de vue semble nous agrandir. Peut-être même lui savouis-nous gré de ne pas vouloir nous forcer à l'admiration, sentiment qui nous accuse toujours un peu ou d'ignorance, ou de faiblesse. Le même. Essai sur les Eloges.

Buffon. Quel est celui qui s'avance d'un pas ferme et gigantesque dans cette route encore infréquentée? c'est un orateur, c'est un poéte, c'est un philosophe : c'est Buffon! Buffon, dont la tête est raste comme le monde : dont l'imagination est féconde comme la nature. Les siècles qui se sont écoulés, les siècles qui s'écouleront lui sont présens: ni la hauteur des cieux, ni les profondeurs de la terre, ni l'immensité que le regard humain ne peut embrasser, ni l'exiguité qu'il ne peut saisir, ne dérobent un secret à son génie. Confident de l'ori. gine et de la fin des choses, il voit, il devine, il explique, depuis l'énorme quadrupède qui pèse sur le globe, jusqu'au chétif animal dont l'herbe abrite la petitesse ; ses yeux ont tout observé, sa plume a tout décrit : exact et magnifique, majestueux et simple, il semble imaginer quand il définit; quand il peint, il semble créer. Un idiome vulgaire ne traduit qu'imparfaitement les conceptions de cet esprit supérieur. Cette langue neuve et sublime comme ses idées, cette langue que parle Buffon, il se l'est faite.

Arnaud.

Tibère.

Après Auguste, vient ce Tibère, d'une politique sombre et d'uue cruauté réfléchie; fourbe dans sa haine, et tyran dans ses caprices; aussi ennemi du courage que de la bassesse; craignant de commander à des hommes, et s'indignant de ne trouver que des esclaves; bourreau de sa famille, de ses amis, de ses sujets ; aussi redoutable par ses favoris que par lui-même. Ce monstre fut aussi orateur; et, à ce que nous apprend Tacite, il avait même une éloquence mâle et forte. Il avait loué Drusus, son frère; il prononça l'éloge funèbre d'Auguste, son beau-père ; et, dans la suite, il eut le triste courage de faire l'éloge de son fils unique, empoisonné par Séjan. ; Mais ce qui eût passé peut-être pour fermeté dans un autre, ne fut attribué, dans ce cæur sombre, qu'à une dure insensibilité.

Thomas. Essai sur les Eloges.

Le Chancelier de l'Hópital. Poéte, jurisconsulte, législateur, et grand homme, qui empêcha en France le fléau de l'inquisition; qui parlait d'humanité à Catherine de Médicis, et d'amour des peuples à Charles IX.; qui fut exclu du conseil, parce qu'il combattait l'injustice; qui sacrifia sa dignité, parce qu'il ne pouvait plus être utile; qui, à la Saint-Barthélemi, vit presque les poignards des assassins levés sur lui, et à qni d'autres satellites étant venus anuoncer que la cour lui pardonnait: Je ne croyais pas, dit-il d'un air calme, avoir rien fait dans ma vie qui méritât un pardon.

Le même.

Le Prince Noir. Le prince de Galles fut, sans contredit, un des plus grands hommes que l'Angleterre ait produits. Iutrépide à la tête des armées, terrible dans le combat, toujours vainqueur, affable et modeste après la victoire, généreux, libéral, juste appréciateur du vrai mérite, ami du genre humain. Jamais l'éclat que tant de sublimes qualités réunissaient eu sa personne, ne lui fit oublier ses devoirs; son père n'eut point de fils plus respectueux, plus tendre. Les Anglais le pleurèrent universellement. Leurs descendans rendeut encore aujourd'hui hommage à la mémoire de ce prince.

Villaret.

Parallèle d'Elizabeth Reine d'Angleterre et de Marie-Thérèse

Archiduchesse d'Autriche. Peut-être, MM., manquerais-je ici à votre attente, si j'éloignais de vos yeux un tableau vers lequel l'imagination semble se porter presque involontairement. Qui de vous en effet ne rapproche pas dans ce moment la célèbre Elizabeth d'Angleterre de l'immortelle Marie-Thérèse! Je sais que la religion les distingue; mais quel brillant parallèle pour l'bistoire ! Toutes deux, honorant leur sexe, leur pays, leur trône, ont donné des leçons de génie aux rois, et ce qui est plus rare encore, ont consacré le gévie au bonheur des peuples : toutes deux exercées par le malheur ont appris, dans la lutte pénible contre l'adversité, à fortifier leur caractère, à étendre les ressources de leur ame, à se soumettre les événemens, et à se faire un hérożsme de circonstances autant que de principes. Elizabeth, plus créatrice peut-être et plus hardie, a préparé les ambitieux destins de l'Angleterre: Marie.Thérèse, plus mesurée, a déployé cette intelligence conservatrice, qu'exigeait la longue et artique domination de l'Autriche. La première, réprimant un peu. ple impatient et fougueux, galement terrible, soit qu'il sente l'excès de la servitude ou de la liberté, le contint sans l'avilir; et détournant cette activité inquiète vers de grands objets, lui créa, si j'ose ainsi parler, un nouvel apanage, la mer : une nouvelle patrie, les deux mondes. La seconde excitant un peuple caline, et dès long-temps plié par la douce discipline des lois et des camps, lui a inspiré le goût d'un chesse utile, et d'un genre de conquête conforme à ses meurs, celle de son propre pays par le travail et l'industrie. Ainsi, l'une tourna vers l'empire et la fortune, le génie de la liberté : l'autre a dirigé vers un bonheur tranquille, le génie de l'obéissance. Toutes deux ont joui d'un pouvoir presque absolu; mais l'espèce de despotisme d'Elizabeth tenait à son caractère; celui de Marie-Tbérèse à la constitution de l'état. Elizabeth par sa fierté naturelle tendait sans cesse le ressort d'un gouvernement, où les droits des peuples étaient indécis, où les bornes mobiles de l'autorité étaient déplacées à chaque règne par la faiblesse ou la fermeté des monarques. Marie-Thérèse, en montant

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