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ration: mais il soutint toujours l'estime au même degré, dans les camps et dans le sénat, au milieu des affaires et dans la solitude,

Washington n'eut point ces traits fiers et imposans qui frappent tous les esprits: il montra plus d'ordre et de justesse, que de force et d'élévation dans les idées. Il posséda surtout, dans un degré supérieur, cette qualité qu'on croit vulgaire, et qui est si rare, cette qualité, non inoins utile au gouvernement des états qu'à la conduite de la vie, qui donne plus de Tranquillité que de mouvement à l'ame, et plus de bonheur que de gloire à ceux qui la possèdent, ou à ceux qui en ressentent les effets: c'est le bon sens dont je veux parler; le bon sens, dont l'orgueil a trop rejeté les anciennes règles, et qu'il est temps de réhabiliter dans tous ses droits. L'audace détruit, le génie élève, le bon sens conserve et perfectionne. Le génie est chargé de la gloire des empires; mais le bon sens peut assurer seul et leur repos et leur durée.

Washington était né dans une opulence qu'il avait noblement a. ccrue, comme les héros de l'antique Rome, au milieu des travaux de l'agriculture. Quoiqu'il fût ennemi d'un vain faste, il voulait que les incurs républicaines fussent environnées de quelque dignité. Nul de ses compatriotes n'aima plus vivement la liberté; nul ne craignit plus les opinions exagérées de quelques démagogues. Son esprit, ami de la règle, s'éloigna constamment de tous les excès. Il n'osait insulter à l'expérience des âges; il ne voulait ni tout changer, ni tout détruire à-la-fois: il conservait à cet égard la doctrine des anciens législateurs.

Comme eux, Washington gouverna par les sentimens et par les affections, plus que par des ordres et des lois; comme eux, il fut simple au faîte des honneurs; comme eux il resta grand au milieu de la re. traite. Il n'avait accepté la puissance, que pour affermir la prospérité publique; il ne voulut pas qu'elle lui fût rendue, quand il vit qne l'Amérique était heureuse, et n'avait plus besoin de son dévouement. Il voulut jouir avec tranquillité, comme les autres citoyens, de ce bon heur qu'un grand peuple avait reçu de lui. Mais c'est en vain qu'il abandonna la première place : le premier nom de l'Amérique érait toujours celui de Washington.

Quatre ans s'étaient écoulés à peine, depuis qu'il avait quitté l'administration. Cet homme, qui long-temps conduisit des armées, qui fut le chef de treize états, vivait sans ambition dans le calme des champs, au milieu de vastes domaines, cultivés par ses mains et de nombreux troupeaux, que ses soins avaient multipliés dans les solitudes d'un nouveau monde. Il marquait la fin de sa vie par toutes les vertus domestiques et patriarchales, après l'avoir illustrée par toutes les vertus guerrières et politiques. L'Amérique jetait un æil respectueux sur la retraite habitée par son défenseur; et de cette retraite où s'était renfermée tant de gloire, sortaient souvent de sages conseils, qui n'avaient pas moins de force que daus les jours de son autorité: ses compatriotes se promettaient encore de l'écouter long-temps ; mais la mori l'a tout-à-coup enlevé au milieu des occupations les plus douces et les plus dignes de la vieillesse.

Fontanes. Eloge funèbre de Washington.

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Eliza Draper. Territoire d'Anjinga,* tu n'es rien; mais tu as donné naissance à Eliza. Un jour, ces entrepôts de commerce fondés par les Européens sur les côtes d'Asie ne subsisteront plus. L'herbe les couvrira, ou l'Indien vengé aura bâti sur leurs débris, avant que quelques siècles se soient écoulés. Mais, si mes écrits ont quelque durée, le nom d'Anjinga restera dans la mémoire des hommes. Ceux qui me liront, ceux que les vents pousseront vers ces rivages, diront: C'est-là que naquit Eliza Draper; et s'il est un Breton parmi eux, il se hâtera d'ajouter avec orgueil, et qu'elle y naquit de parens Anglais.

Qu'il me soit permis d'épancher ici ma douleur et mes larmes! Eliza fut mon amie. O lecteur, qui que tu sois, pardonne-moi ce mouvement involontaire! Laisse-moi in'occuper d'Eliza. Si je t'ai quelquefois attendri sur les malheurs de l'espèce humaine, daigne aujourd'hui compatir à ma propre infortune. Je fus ton ami, sans te connaître; sois un moment le mieu. Ta douce pitié sera ma récompense.

Eliza tioit sa carrière dans la patrie de ses pères, à l'âge de trente. trois ans. Une ame céleste se sépara d'un corps céleste.

Vous qui visitez le lieu où reposent ses cendres sacrées, écrivez sur le marbre qui les couvre: Telle année, tel mois, tel jour, à telle heure, Dieu retira son souffle à lui, et Eliza mourut.

Auteur original, son admirateur et son ami, ce fut Eliza qui t'inspira tes ouvrages, et qui t'en dicta les pages les plus touchantes. Heureux Sterne, tu n'es plus, et moi je suis resté. Je t'ai pleuré avec Eliza ; tu la pleurerais avec moi: et si le ciel et voulu que vous m'eussiez survécu tous les deux, tu m'aurais pleuré avec elle.

Les hommes disaient qu'aucune femme n'avait autant de graces qu’Eliza. Les femmes le disaient aussi. Tous louaient sa candeur; tous louaient sa sensibilité; tous anubitionnaient l'honneur de la connaître. L'envie n'attaqua point un inérite qui s'ignorait.

Anjinga, c'est à l'influence de ton heureux climat qu'elle devait, sans doute, cet accord presqu'incompatible de volupté et de décence qui accompaguait toute sa personne et qui se mêlait à tous ses mouvemens. Le statuaire, qui aurait eu à représenter la Volupté l'aurait

, prise pour modèle. Elle en aurait également servi à celui qui aurait eu à peindre la Pudeur. Cette ame inconnue dans nos contrées, le ciel sombre et nébuleux de l'Angleterre n'avait pu l'éteindre. Quelque chose que fit Eliza, un charme invincible se répandait autour d'elle. Le désir, mais le désir timide, la suivait en silence. Le seul homme ho. nnête aurait osé l'aimer, mais n'aurait osé le lui dire.

Je cherche partout Eliza. Je rencontre, je saisis quelques-uns de ses traits, quelques-uns de ses agrémens épars parmi les femmes les plus intéressantes. Mais qu'est devenue celle qui les réuvissait? Dieux ui épuisates vos dons pour former une Eliza, ne la fites-vous que pour

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un moment, pour être un moment admirée et pour être toujours regrettées

Tous ceux qui ont vu Eliza la regrettent. Moi, je la pleurerai tout le temps qui me reste à vivre. Mais est-ce assez de la pleurer ? Ceux qui auront connu sa tendresse pour moi, la confiance qu'elle m'avait accordée, ne me diront-ils point: Elle n'est plus, et tu vis?

Eliza devait quitter sa patrie, ses parens, ses amis, pour venir s'asseoir à côté de moi, et vivre parmi les miens. Quelle félicité je m'étais promise! Quelle joie je me fesais de la voir recherchée des hommes de génie; chérie des femmes du goût le plus difficile? Je me disais, Eliza est jeune, et tu touches à ton dernier terme. C'est elle qui te fermera les yeux. Vaine espérance! O renversement de toutes les probabilités humaines! ma vieillesse a survécu à ses beaux jours. Il n'y a plus personne au monde pour moi. Le destin m'a condamné à vivre et à mourir seul.

Eliza avait l'esprit cultivé: mais cet art, on ne le sentait jamais. Il n'avait fait qu'embellir la nature; il ne servait en elle qu'à faire durer le charine. A chaque moment elle plaisait plus; à chaque moment elle intéressait davantage. C'est l'impression qu'elle avait faite aux Indes; c est l'impression qu'elle fesait en Europe. Eliza était donc très-belle? Non, elle n'était que belle: mais il n'y avait point de beauté qu'elle n'effacât, parce qu'elle était la seule comme elle.

Eliza a écrit; et les hommes de sa nation, qui ont mis le plus d'élégance et de goût dans leurs ouvrages, n'auraient pas désavoué le petit nombre de pages qu'elle a laissées.

Lorsque je vis Eliza, j'éprouvai un sentiment qui m'était inconnu. Il était trop vif pour n'être que de l'amitié; il était trop pur pour être de l'ainour. Si c'eût été une passion, Eliza m'aurait plaint: elle aurait essayé de me ramener à la raison, ei j'aurais achevé de la perdre.

Eliza disait souvent qu'elle n'estimait personne autant que moi. À présent, je le puis croire.

Dans ses derniers momens, Eliza s'occupait de son ami: et je ne puis tracer une ligne saus avoir sous les yeux le inonument qu'elle m'a laissé. Que n'a-t elle douer aussi ma plume de sa grâce et de sa vertu ? Il me semble du moins l'entendre: “Cette muse sévère qui te regarde,” me dit-elle, “c'est l'histoire, dont la fonction auguste est de “déterminer l'opinion de la postérité. Cette divinité volage qui plane “sur le globe, c'est la Renommée, qui ne dédaigna pas de nous entre“tenir un moment de toi: elle in’apporta tes ouvrages, et prépara “notre liaison par l'estiine. Vois ce phénix immortel parmi les “Aammes: c'est le symbole du génie qui ne meurt point. Que ces “emblèmes t'exhortent sans cesse à te montrer le défenseur de l'Humanité, de la Vérité, de la Liberté."

Du haut des cieux, ta première et dernière patrie, Eliza, reçois mon serment. Je jure de ne pas écrire une ligne, ou l'on ne puisse reco. nnaitre ton ami.

Raynal.

pu

RÈGLES DE L'ART D'ÉCRIRE.

IL s'est trouvé, dans tous les temps, des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole. Ce n'est néanmoins que dans les siècles éclairés que l'on a bien écrit et bien parlé. La véritable éloquence suppose l'exercice du génie et la culture de l'esprit. Elle est bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples, et l'imagination prompte. Ces hommes sentent viveinent, s'affectent de même, le marquent fortement au de. hors; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle au corps; tous les mouvemens, tous les signes, concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner ? que faut-il pour ébranler la plupart même des autres hommes et les persuader? un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fré. quens, des paroles rapides et sonnantes. Mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat, et le sens exquis, et qui comptent pour peu le ton, les gestes, et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées, des raisons; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner: il ne suffit pas de frapper l’oreille, d'occuper les yeux: il faut agir sur l'ame, et toucher le cæur en parlant à l'esprit.

Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées; si on les enchaîne étroitement, si on les serre, le style devient ferme, nerveux, et concis; si on les laisse se succéder lentement, et ne se joindre qu'à la faveur des mots, quelqu'élégans qu'ils soient, le style sera diffus, lache, et traînant.

Mais avant de chercher l'ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s'en être fait un autre plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées; c'est en marquant leur place sur ce premier plan, qu’un sujet sera circonscrit et que l'on en connaitra l'étendue; c'est en se rappelant sans cesse ces premiers linéamens, qu'on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées priucipales, et qu'il naîtra des idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir. Par la force du génie, on se repré. sentera toutes les idées générales et particulières, sous leur véritable point de vue; par une grande finesse de discernement, on distin. guera les pensées stériles des idées fécondes: par la sagacité que doune la grande habitude d'écrire, on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces opérations de l'esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu'on puisse l'embrasser d'un coup d'eil, ou le pénétrer en entier d'un seul et premier effort de génie, et il est

rare encore qu'après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. On ne peut donc trop s'en occuper; c'est même le seul moyen d'affermir, d'étendre, et d'élever ses pensées. Plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l'expression.

Ce plan n'est pas encore le style, mais il en est la base; il le soutient, il le dirige, il régle son mouvement, et le soumet à des lois; sans cela, le meilleur écrivain s'égare, sa plume marche sans guide, et jette à l'aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu'il emploie, quelques beautés qu'il sème dans les détails, comme l'ensemble choquera, ou ne se fera pas assez sentir, l'ouvrage ne sera point construit; et, en admirant l'esprit de l'auteur, on pourra soupçonner qu'il manque de génie. C'est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu'ils parlent trèsbien, écrivent mal; que ceux qui s'abandonnent au premier feu de leur imagination, prendent un ton qu'ils ne peuvent soutenir; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différens temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées; qu'en un mot, il y a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet.

Cependant tout sujet est un, et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renferiné dans un seul discours : les interruptions, les repos, les sections ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différens, ou lorsque, ayant à parler de choses grandes, épineuses, et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstances; autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur; il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur, il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil, par la dépendance harmonique des idées, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uuiforme que toute interruption détruit ou fait languir.

Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? c'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s'écarte jamais. Elle prépare en silence les germes de ses productions, elle ébauche, par un acte unique, la forme primitive de tout être vivant; elle la développe, elle la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L'ouvrage étonne, mais c'est l'empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L'esprit humain ne peut rien créer, il ne produira qu'après avoir été fécondé par l'expérience et la méditation; ses connaissances sont les germes de ses productions. Mais s'il imite la pature dans sa marche et dans son travail, s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s'il les réunit, s'il les enchalpe, s'il en forme un tout, un système par la réflexion, il établira, sur des fondemens inébranlables, des monumens immortels.

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