Images de page
PDF
ePub

toutes ses conséquences. Mais pour assurer tous les services, établir le crédit public sur des bases solides, pourvoir à la continuation des travaux entrepris et améliorer le sort du peuple, il fallait autre chose que de la délicatesse et de la loyauté; il fallait des mesures promptes, énergiques, de ces mesures qui révèlent le génie financier d'un peuple en révolution. Le ministre des finances les proposa-t-il?

Hélas ! non. Il resta dans la routine.

Et d'abord, il demanda le maintien de l'amortissement, quoique le gouvernement déchu eût disposé, par avance, des réserves de cette caisse; et l'amortissement fut conservé, malgré tout ce qui avait été dit par les hommes compétents sur cette création décevante et toujours onéreuse au Trésor. Le ministre, heureux de pouvoir annoncer que la

perception des impôts se faisait avec la plus grande facilité et que beaucoup de bons citoyens considéraient comme un devoir d'anticiper le payement de leurs contributions, crut qu'il serait facile d'acquitter, à leurs échéances respectives, les trois cent vingt-neuf millions huit cent quatre vingt-six mille fr. de bons du Trésor. Il ne toucha donc en rien à ce service, si ce n'est pour élever l'intérêt de ces bons à cinq pour cent, à l’égard de toutes les échéances indistinctement.

Relativement aux créanciers des Caisses d'épargne, le ministre, en proposant les moyens préconçus par lui de les désintéresser aussi loyalement qu'il serait possible à la République de le faire, s'exprimait ainsi :

« Une étude minutieuse de la situation des déposants, disait-il, nous a mis à même de reconnaitre que les petites sommes seules appartenaient en général à des citoyens besoigneux, tandis

que les gros dépôts, dans les départements surtout, étaient la propriété de familles plus ou moins aisées, qui souvent éludaient les délimitations de la loi, en répartissant les livrets sur plusieurs têtes. Nous avons donc reconnu que, si les premiers, en retirant leurs dépôts (“), obéissaient au conseil de la nécessité, les autres faisaient preuve d'une malveillance coupable et d'une défiance injurieuse envers le Gouvernement républicain.

« Voulant récompenser ceux qui montrent une confiance éclairée, j'ai décidé que l'intérêt des fonds versés ou laissés dans les Caisses d'épargne serait élevé à 5 pour 100.

« Voulant aussi concilier tout à la fois la bienveillance que les déposants malaisés inspirent au gouvernement et les impérieuses nécessités d'une situation que nous n'avons pas

faite, je propose au gouvernement provisoire de décider :

« 10 Que les dépôts de cent francs et au-dessous seront remboursés intégralement en espèces ;

« 2° Que les dépôts de cent un fr. á mille francs pourront être remboursés, savoir : cent francs en espèces; le surplus, jusqu'à concurrence de moitié de la somme, en un ou plusieurs bons du Trésor, à quatre mois d'échéance et portant intérêt à 5 pour 100; la dernière moitié, en coupons de rentes 5 pour 100, au pair;

« 3o Que pour les livrets dont le solde dépasse mille francs, la Caisse d'épargne pourra payer : cent francs en espèces ; le surplus, jusqu'à concurrence de moitié de la somme, en un ou plusieurs bons du Trésor, à six mois d'échéance et portant intérêt à 5 pour 100; la dernière moitié, en rentes 5 pour 100, au pair. »

[ocr errors][ocr errors]

(") Ce ne sont point les travailleurs, le peuple, qui firent défaut à la République ; mais bien les riches et une parlie de la bourgeoisie. Voici ce qu'on lit, au sujet des Caisses d'épargne, dans un journal publié le 29 février : « Ce qui se passe depuis deux jours à la Caisse d'épargne de Paris présente le résultat le plus satisfaisant. Sur cent quatre-vingt-cinq mille déposants, il ne s'en est pas présenté plus de quatre mille cinq cents pour demander des remboursements : ce n'est guère que le double du nombre des demandes et des sommes ordinairement exigées; et encore faut-il remarquer que ce surcroit provient en grande partie des besoins d'argent qu'éprouvent des ouvriers dont les travaux sont suspendus, ou par des militaires qui s'éloignent de Paris. »

Dans la situation où se trouvaient les Caisses d'épargne, et au milieu des circonstances financières qui assaillaient le gouvernement provisoire, il était difficile de se montrer plus loyal et plus équitable. Le gouvernement, d'ailleurs, no forçait personne à retirer ses fonds ; il offrait même aux dépositaires un intérêt plus élevé que celui sur lequel ils avaient compte.

Et pourtant, la réaction s'empara , avec sa mauvaise foi ordinaire, de cette mesure pour crier que la République faisait banqueroute aux malheureux, et les journaux antirévolutionnaires se déchainèrent contre un gouvernement qui débutait par une pareille iniquité!

Mais le peuple ne fit pas chorus. Vainement on le poussa à la désaffection : il continua de prouver son attachement à la République, en lui offrant encore le denier du pauvre. Le peuple battit des mains lorsqu'il lut, dans le rapport du ministre des finances, que le gouvernement était décidé à réduire, dans une large proportion, le nombre des emplois publics, qui ruinaient l'Etat pour enrichir quelques familles; il battit des mains lorsqu'il apprit que les diamants de la couronne allaient être vendus au profit du Trésor public, et que la vaisselle et l'argenterie des ci-devant châteaux royaux serait convertie en monnaie au type de la République; le peuple approuva le gouvernement, lorsqu'il le vit ordonner l'aliénation de bois, forêts et fermes de l'ancienne liste civile, parce qu'il reconnut dans toutes ces déterminations urgentes des mesure vraiment révolutionnaires : aux yeux de ce peuple si dévoué, la République était toujours riche.

« Le gouvernement a-t-il ou n'a-t-il pas toutes les ressources des recettes du gouvernement qui vient de tomber? disait-il. Il les possède, et personne ne parle de lui refuser l'impôt. Quant aux dépenses, le gouvernement actuel n'en a pas de plus grandes ; il est même probable qu'il trouvera bien

:

des réductions à faire avant le prochain budget. Reste le crédit. Sur ce point, il en sera ce que les capitalistes voudront; mais, en vérité, nous ne voyons pas pourquoi ils chercheraient à retirer leurs fonds de la circulation. »

La réponse était facile; c'est que les banquiers n'ont jamais aimé la République.

Quelques jours après, le gouverneur de la Banque de France, M. d'Argout, adressait au ministre des finances le rapport le plus propre à entretenir la crise financière et à la rendre plus redoutable encore. Il y était dit

que,

dans le but de soutenir les transactions commerciales et le crédit public, la Banque avait escompté, à Paris, dans les derniers quinze jours, la somme de cent onze millions de valeurs diverses; pendant que les succursales avaient escompté au commerce des départements pour quarante-trois millions de billets;

Que, sur les cent vingt-cinq millions qu'elle devait au Trésor, soixante-dix-sept millions avaient été remboursés, et ce, non compris les onze millions mis à la disposition du Trésor pour les divers comptoirs d'escompte;

Qu'elle avait espéré, par la largeur de ces opérations, dominer la crise, et qu'elle y serait certainement parvenue, sans les demandes provoquées par des besoins extraordinaires et par la peur (").

Que le résultat de ces demandes exagérées était une diminution notable de l'encaisse à Paris, qui, de cent quarante millions, était réduit à soixante-dix millions, c'est-à-dire à la moitié, dans quinze jours !

a Ce matin, ajoutait le gouverneur, une panique s'est déclarée : les porteurs de billets se sont présentés en foule à la Banque; de nouveaux guichets ont été ouverts pour accélérer

(") M. Dargout oubliait ici de parler de la malveillance et des manœuvres des contre-révolutionnaires pour créer des embarras à la République.

le service, plus de dix millions ont été payés en numéraire. Il ne reste ce soir, à Paris, que cinquante-neuf millions!

« Demain, la foule sera plus considérable; encore quelques jours et la Banque se trouvera dépouillée d'espèces.

« Dans ces graves circonstances, nous devons recourir à votre vigilante et énergique sollicitude et à celle du gouverne

ment. )

En conséquence de ces prévisions et des mesures sollicitées par la Banque, le gouvernement provisoire confirma la disposition déjà prise par lui, qui ordonnait que les billets de la Banque de France seraient reçus comme monnaie légale. Il sit plus, il décida que, jusqu'à nouvel ordre, la Banque serait dispensée de l'obligation de rembourser ses billets avec des espèces.

Puis, pour faciliter la circulation, la Banque fut autorisée, non-seulement à émettre des coupures de ses billets de la somme de deux cents francs, comme le demandait le Conseil général, mais même de cent francs ((); et ces mesures s'appliquaient à toutes les succursales. Mais voulant prévenir en même temps une trop forte émission de ces billets, il fut décidé

que

le chiffre des émissions ne pourrait dépasser la somme de trois cent cinquante millions, y compris les comploirs-succursales.

Ces mesures promptes et énergiques suffirent pour arrêter la panique, vraie ou fausse, et pour empêcher la suspension des payements de la Banque de France, suspension qui eût élé inévitable si le gouverneur avait continué à laisser ignorer la situation des choses.

Dès le lendemain, la foule des malintentionnés cessa d'en

(') Il serait difficile de dire par quelles raisons plausibles la Banque elle-même et la plupart des banquiers s'étaient constamment opposés à l'émission de billets d'une somme au-dessous de cinq cents francs. Il est des gens aux yeux desquels la moindre innovation est synonyme de désorganisation.

« PrécédentContinuer »