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lations rencontraient les plus fermes obstacles de la part des ouvriers eux-mêmes; les tentatives de désordre et d'incendie étaient promptement réprimées par les populations ; mais les ennemis de la République n'avaient pas moins atteint leur but, qui était de semer de sourdes alarmes et d'effrayer quotidiennement cette partie timorée de la population de Paris, qui ne raisonne rien.

La malveillance eût été bientôt au bout de ses inventions hostiles, si elle n'eût trouvé dans les questions financières d'inépuisables ressources pour aitaquer la République et nuire à son crédit.

Nous avons déjà parlé de la panique, vraie ou fausse, qui s'était emparée de la Bourse, en même temps qu'elle avait servi de prétexte aux banquiers et capitalistes pour arrêter leurs opérations et fermer leurs caisses. Afin de justifier ces actes d'hostilité malveillante contre la République, les détenteurs des capitaux firent courir le bruit que le gouvernement, ne pouvant faire face aux engagements du Trésor, méditait une banqueroule générale. Ce fut en vain que les hommes placés à la tête des affaires publiques déclarèrent solennellement que le gouvernement nouveau acceptait les charges quelconques que la monarchie avait léguées à la République; ce fut vainement encore qu'il essaya de rétablir la confiance en payant, pár anticipation, le semestre non encore échu de la dette consolidée; les banquiers persistèrent dans leur coupable détermination, et redoublerent même d'efforts pour perdre la République, en ruinant son crédit et en empêchant la reprise des affaires commerciales et industrielles par la disparition du numéraire.

S'apercevant que les banquiers avaient trouvé la partie vulnérable du gouvernement, les capitalistes grands et petits firent aussitôt cause commune avec l'aristocratie de l'argent : ceux qui avaient des fonds entre les mains du gouvernement ou de ses agents, les employés maintenus, dont la Caisse d'épargne conservait fructueusement les économies, retirèrent spontanément leurs fonds, dans le double but de se garantir et de nuire au crédit public.

Les riches voulurent aussi apporter à la contre-révolution leur contingent de moyens. Sans avoir perdu un centime de leur fortune ni même de leurs revenus, toutes les grandes maisons se donnèrent le mot pour renvoyer leurs nombreux domestiques et pour borner leurs dépenses au strict nécessaire. Ceux qui avaient des travaux commencés les suspendi

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rent.

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Ainsi, la conspiration de l'aristocratie financière et de l'aristocratie nobiliaire contre la République fut générale et patente; les réactionnaires, qui surgissaient insensiblement de tous côtés, ne cachaient point leur espoir de susciter des embarras sérieux au nouveau gouvernement, et même de le faire tomber

par

les finances. En présence de cette ligue, plus malfaisante que réellement dangereuse, le gouvernement provisoire pouvait prendre quelques-unes des grandes mesures financières que l'opinion publique lui indiquait. Mais il ne comprit pas que l'on ne traite point par les mêmes expedients et le corps malade et le corps en santé. Oubliant qu'un Etat en révolution peut et doit se régir par des moyens autres que ceux qui conservent les nations constituées, non-seulement il n'osa pas se risquer au delà des sentiers battus , mais il ne fit rien de propre à faire cesser la crise créée par les banquiers; il crut qu'il pourrait la conjurer à force de franchise et de loyauté. Ce fut dans celle pensée qu'il fit publier le compte general

ituation financière de l'Etat, dressé par le ministre des finances à la date du 26 février 1848. Tout en acceptant les charges énormes et les découverts que la monarchie lui avait légués, la République était en droit de laisser à chacun scs

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cuvres. Mais le pays voulait connaitre la vérité sur l'état réel de ses finances, et il était du devoir de son gouvernement de la dire tout entière , sans haine, sans crainte, mais aussi sans ménagement. Il exposa donc, dans ce rapport :

Qu'au 1er janvier 1841, le capital de la dette publique, déduction faite des rentes appartenant à la Caisse d'amortissement, s'élevait déjà à la somme énorme de 4,267,315,402 fr. et qu'au 1er janvier 1848, ce capital était monté à.

5,179,644,730 fr. Il résultait de cette première donnée générale, qu'au lieu de mettre la paix à profit pour restaurer les finances de l'Etat, le gouvernement de Louis-Philippe avait augmenté la detle perpétuelle de.

912,329,328 fr. C'est-à-dire de près d'un milliard en sept années !

Ainsi ce gouvernement royal avait dilapidé le produit de ces 912 millions en sus des budgets annuels, qui eux-mêmes s'étaient accrus successivement de près de sept cents millions depuis 1830; celui de 1847 ayant monté, y compris les crédits supplémentaires, à.

1,712,979,639 fr. Il n'était donc pas étonnant que, malgré les accroissements successifs de la population et des recettes, les budgets présentassent, chaque année, un déficit considérable , évalué à six cent quatre millions pour les seules années 1840 à 147 et à quarante-huit millions pour l'exercice de 1848.

Ajoutons donc au capital de la rente dévoré de 1840 à 1847, et constaté à.

912,329,325 fr. le déficit sur ces mêmes exercices, ci . 652,525,000 fr.

Les sommes dévorées par la royauté de Juillet , de 1840 à 1847, au delà des budgets annuels, étaient donc de

1,564,854,328 fr. Ce n'était pas tout encore : les travaux publics entrepris

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sans mesure sur tous les points du territoire à la fois, pour satisfaire ou fomenter la corruption électorale , avaient élevé les crédits ouverts pour ces travaux à... 1,081,000,000 fr. Les sommes remboursées

par

les compagnies, ainsi que le produit du dernier emprunt, la réduisaient de...

242,000,000 fr. Les crédits ouverts étaient donc de. 839,000,000 f., sur lesquels il restait à acquitter, à la charge de la République, jusqu'à l'achèvement de tous ces travaux, la somme de.

404,000,000 fr. On comprend quelle devait être la situation du Trésor en face d'une pareille situation. Pendant les deux cent soixante-huit derniers jours de son existence, le gouvernement royal avait dépensé, au delà de ses ressources ordinaires, deux cent quatre-vingt-quatorze millions huit cent mille fr., c'est-à-dire un million cent mille francs par jour!

Pour alimenter ces dépenses, ce gouvernement puisait à la fois à trois sources : les bons royaux, l'emprunt, les caisses d'épargne.

Aussi, du 12 avril 1847 au 26 février 1848, le chiffre des bons du Trésor monta-t-il de quatre-vingt-six millions à trois cent vingt-cinq millions.

L'emprunt du 10 novembre 1847 n'avait encore produit que quatre-vingt-deux millions; il était présumable que le surplus ne se réaliserait point. Mais il fallait toujours que la République payât les bons à leurs échéances.

Quant aux Caisses d'épargne, tout le monde connaissait déjà leur triste histoire. Instituées dans le but, tout politique, de forcer le peuple à soutenir le gouvernement, par cela seul qu'il devenait le dépositaire des économies des travailleurs, ces Caisses d'épargne s'étaient bientôt transformées en une véritable ressource pour le Tresor royal, qui avait échangé le

TOME I.

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numéraire des déposants contre des inscriptions de rentes et des actions industrielles. Cela fut au point que, sur les trois cent cinquante-cinq millions versés aux diverses Caisses d'épargne, le ministre des finances de la République n'avait trouvé, en compte courant au Trésor, qu'une soixantaine de millions. Le reste était immobilisé; de manière que le gouvernement déchu s'était mis dans l'impossibilité absolue de faire les remboursements qui auraient pu lui ètre demandés : le gage incessamment exigible n'était plus libre dans ses mains.

Au 7 mars au soir, la propriété des déposants se décomposait comme il suit :

Au Trésor, en compte courant à 4 p. 100. 65,703,620 fr.
En rente 5 p. 100, ayant coûté. . 34,106,135
En rente 4 p. 100,

id.

202,316,175 En rente 3 p. 100,

id.

34,048,447 En actions des quatre-canaux, ayant coûté 14,059,120 En actions des trois-canaux, id. 4,818,218

Total des dépôts. . 355,087,717 fr. Certes, le nouveau gouvernement aurait pu

dire aux créanciers des Caisses d'épargne :

« Voilà le gage que vous laisse le gouvernement en qui vous aviez placé votre confiance; la République ne veut pas y toucher; elle vous le rend tel qu'elle l'a reçu; reprenez-le. »

Ce moyen de résoudre une grande difficulté n'eût pas été injuste; mais les déposants eussent eu à subir une perte plus ou moins forte, résultant de la dépréciation de la rente et autres valeurs substituées au numéraire, et le

gouvernement de la République ne voulut pas imposer cette perte à des créanciers qui n'étaient même pas les siens.

Telle était la situation financière que la monarchie léguait à la République, et que celle-ci acceptait loyalement dans

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