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stitués, ainsi que les députations générales étant arrivés, le service commença. Pendant

que le clergé de la Madeleine officiait, les nombreux artistes chargés de l'exécution des chants funèbres et nationaux firent entendre successivement : la Marche funèbre de Chérubini; le Chœur de Rameau; le Serment de Guillaume Tell de Rossini; le Chour d'Hayden; la Prière de Moïse de Rossini, et la Marseillaise.

À une heure et demie, le cortège commença à défler pour la Bastillo. L'aspect de cette marche grave, imposante et solennelle, dans laquelle figuraient deux cent mille citoyens faisant retentir l'air de chants nationaux et salués par cinq cent mille spectateurs aux cris de Vive la République! serait impossible à décrire, sans recourir au programme officiel qui fut exécuté. Nous

y voyons, dans l'ordre suivant : la garde nationale à cheval, musique en tête; dragons et cuirassiers ; 1 re légion, avec sa musique; le commandant et le chef de la garde nationale avec son nombreux état-major; deuxième partie de la 1 re légion ; 29régiment de ligne, mêlé et s'alternant avec la garde nationale et la garde mobile, armée; 2e légion de la garde nationale, s'alternant avec le 16° léger et les bataillons de la mobile; la 2° légion, tambours, musique et état-major en téle; garde mobile sans armes; 4€ légion de la garde nationale et garde mobile.

Ici se trouvait la place assignée aux chậurs de l'Opéra ; mais ils durent prendre le devant pour aller s'organiser autour de la colonne de Juillet.

Après venait encore un bataillon de la garde mobile, sans armes, suivi de la 6 légion, qui avait à sa suite un autre bataillon de mobiles. Les facteurs de la poste aux lettres, entourés d'un nouveau bataillon de gardes mobiles, sans armes, marchaient après la 6 légion. Puis on voyait défiler l'Asso

ciation des patriotes, drapeau en tête et chantant la Marseil-
laise, suivie d'un escadron de la garde nationale à cheval,
d'une députation des teinturiers, qu'accompagnait la garde
nationale à cheval de la banlieue. Les employés des Pompes
Funèbres, et les parents des victimes. Venaient ensuite , sui-
vant cinq voitures de deuil, quatre corbillards pavoisés, si-
mulant chacun trois cercueils, recouverts d'un linceul de soie
aux trois couleurs nationales. Marchaient après les sapeurs-
pompiers, sans armes, la 7e légion de la garde nationale; les
Orphéonistes, au nombre de deux mille; la Société des Enfants
de Paris; des citoyens faisant partie du cortége; les maitres
des cérémonies des Pompes Funèbres, en manteau de deuil;
un escadron de la garde nationale à cheval; la musique de la
pre légion; les élèves de Saint-Cyr et de l'École Polytechnique;
les fonctionnaires et magistrats; un martyr (Hubert) en ca-
briolet; les décorés de Juillet, formant quatorze compagnies
avec quatorze drapeaux; l'Association des relieurs; un ba-
taillon de la mobile; les employés des Chemins de fer; les
élèves de plusieurs Ecoles ; les peintres en bâtiments; les fer-
blantiers; un bataillon de la mobile; la Cour de cassation; la
Cour des comptes; le Conseil d'Etat; la Cour d'appel ; les
Tribunaux; les Juges de paix; les Académies; les Professeurs
des écoles et des colléges; un bataillon de la mobile ; les em-
ployés de l'Imprimerie nationale; les typographes parisiens ;
les porteurs des halles et marchés; la Société de l'Accord; la
1 re légion de la banlieue; l'École d'Alfort; l'École Normale; les
fondeurs en cuivre; les journalistes; le service de santé de la
Ville; les chefs des corps de passage ou isolés; les faisceaux do
la République; les blessés des trois jours, portant deux éten-
dards à leur tête.

Au milieu de cette immense partie du cortége, défilant sur toute la largeur de la chaussée du boulevard, dont les contre-allées étaient, de distance en distance, garnies de mâts,

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au bout desquels flottaient de longues banderoles aux trois couleurs, s'enroulant aux candélabres du gaz et aux arbres, était le char symbolique, richement décoré. Ce char gigantesque, dont la hauteur atteignait celle d'un troisième étage, était trainé par huit chevaux, blancs comme neige, couverts de beaux caparaçons; aux angles avaient été placés quatre faisceaux de drapeaux tricolores; une masse de branches de laurier et de chêne le couvraient, et la statue de la République lui servait de couronnement. Sur le devant, on lisait, en lettres d'or, Vive la République ! et sur les côtés : Liberté, Égalité, Fraternité. Deux mains en bronze, jointes et serrées, symbolisaient l'union de la nation.

Les membres du gouvernement provisoire suivaient immédia. tement ce char colossal : ils avaient au milieu d'eux le poëte national Béranger. De gros pelotons de la garde nationale marchaient derrière le gouvernement provisoire, qui était encore suivi d'une foule de journalistes et de francs-maçons. Un bataillon de jeunes gens de la garde mobile venait après; puis les marbriers, puis un cheur d'enfants chantant la Marseillaise, puis encore les cinq à six cents émigrés polonais résidant à Paris, ayant au milieu d'eux les enfants de l'École polonaise; puis les imprimeurs sur étoffe, la 9e légion, un bataillon de la mobile, un nouvel escadron de la garde nationale à cheval, la 3° légion de la banlieue; le 3° régiment de li gne, ungrand nombre de corporations diverses, la 11° légion, des corporations, de la garde mobile, des dragons, des artilleurs sans canons, etc., etc., fermaient la marche, dont le défilé dura trois heures et demie, au milicu de deux immenses haies vivantes, qui s'étendaient, sans interruption, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, c'est-à-dire sur une longueur de six kilomètres.

La place de la Bastille était occupée par la 8. légion de la garde nationale, avec mission de réserver, au pourtour de la colonne, l'espace nécessaire au gouvernement provisoire, aux fonctionnaires et aux parents des victimes. Le cortège devait se développer soit sur les deux parties latérales du canal, soit dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, soit sur le reste de la place même.

Au milieu de cette vaste place, et au sommet de la colonne de Juillet, sur laquelle plane le Génie de la liberté, étaient deux grandes oriflammes, l'une noire, étoilée d'argent; l'autre aux couleurs nationales. Tout à l'entour du monument avaient été placés vingt trépieds antiques, brûlant en jetant des flammes vertes et bleues. En avant était une espèce de portique formé de deux grandes pyramides et de trépieds. Une estrade était ménagée pour le gouvernement provisoire. Tout le pourtour était ceint de la triple banderole aux trois couleurs.

Au moment où le dernier corbillard arriva près de la colonne, les parents des victimes se précipitèrent en foule vers les caveaux et occupérent ainsi la place réservée au gouvernement provisoire, malgré les efforts de la garde nationale. Mais il suffit de quelques paroles adressées à cette foule par le secrétaire général du gouvernement chargé de la direction de la fête, pour que l'estrade fût évacuée, et les membres de ce gou, vernement se placèrent sur le terre-plein, aux cris répétés de Vive la République! vive le gouvernement provisoire!

Le vénérable président, Dupont (de l'Eure), ayant témoigné tout le regret qu'il éprouvait d'être trahi par ses forces épuisées, se borna à déposer une couronne de lauriers et d'immortelles sur les cercueils des citoyens intrépides qui allaient bientôt reposer auprès de leurs frères, morts en 1830, également pour la cause de la liberté. | De vives et unanimes acclamations éclatèrent pendant que M. Dupont (de l'Eure) posait ces couronnes, et le cri de Vive la République! poussé par cent mille hommes, retentit longtemps autour de la colonne.

M. Crémieux fit alors un discours analogue à la circonstance qui réunissait autour des tombeaux la population active de la capitale. Rappelant que le gouvernement déchu n'avait vécu qu'en froissant toutes les sympathies nationales et qu'en corrompant tout ce qu'il touchait :

« Notre fière France, s'écria l'orateur du gouvernement, a poussé contre lui un cri unanime de reprobation, et il a disparu. « Sur ces ruines, que le temps ne relèvera pas,

le peuple prit pour symbole le symbole eternel de la Révolution : Liberté, égalité, fraternité.

« Liberté, égalité, fraternité! C'est là, citoyens, la condamnation du passé et l'oeuvre du présent, de l'avenir. Prenons, à tout jamais, pour but, pour unique moyen de gouvernement, la morale et la justice. Vive la République! »

Et ce cri fut unanimement répété par tout le cortège.

— « Honneur à tout jamais aux glorieuses victimes de notre Révolution! reprit Dupont (de l'Eure). »

Et comme en ce moment on entendit le cri de Vive Dupont (de l'Eure)! « Mes amis, dit le président du gouvernement provisoire, criez, crions tous : Vive la République! »

Ainsi se termina cette grande cérémonie funèbre, qui peut être considérée comme la première convocation faite par la République à ce peuple de Paris qui l'avait fondée; convocation à laquelle cette immense population assista fraternellement et sans aucune arrière-pensée de vengeance.

Quelques jours après, on lisait dans le journal anglais le Morning Advertiser, le rapport suivant, fait au meeting du 8 mars par M. Linton, l'un des membres de la députation envoyée à Paris

pour

féliciter le peuple français d'avoir reconquis la République :

« J'ai été témoin oculaire de la cérémonie des funérailles des victimes de Février, dit cet orateur, après avoir rapporté au

TOMI I.

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