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ces élections, on eût facilement atteint l'époque demandée par les clubs et les corporations, et le résultat de ces dernières élections eût été, sans contredit, bien plus favorable à la cause de la République : les comités électoraux, les clubs, tous les démocrates sincères eussent eu le temps de prendre les mesures nécessaires pour utiliser, en faveur des principes de la révolution, les deux expériences qu'ils eussent eu sous les yeux, expériences dont le gouvernement surtout aurait pu tirer le plus grand parti.

Les élections à l'Assemblée nationale fixées, le 27 mars, pour le 23 avril, donnèrent à peine aux populations le temps de se consulter, et ne permirent guère aux démocrates de détruire les nombreuses calomnies que les journaux et les agents de la réaction ne cessaient de lancer perfidement contre les candidats républicains et contre la République elle-même.

Toutefois, en présence de cette détermination si diversement jugée, les démocrates ne se découragèrent pas. D'un côté, ils cherchérent à détruire les mauvais effets des calomnies qui atteignaient à la fois et les hommes et les choses de la révolution, sans qu'on pût parer ses coups, toujours portés dans l'ombre; d'un autre côté, ils redoublèrent d'efforts pour organiser leurs comices.

« Basile a toujours peur, mais Basile calomnie : il calomnie d'autant plus que sa peur est plus grande, disait un journal républicain, au sujet de ces déplorables calomnies colportées à toute heure. A chaque jour sullit sa peine, dil-on; mais zingt-quatre heures sont trop peu pour Basile; la bile l'épuffe, il la répand partout et sur tout; il en souille, il en imrègne tout ce qu'il approche...

« Basile est surtout nouvelliste. Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, il publie son bulletin... Basile sait cela de première main, ou plutôt il a tout vu de ses propres yeux; il affirme avec sermont sur

sur son honneur et sa bonne

foi, l'honnête homme ! Et les bruits vont circulant de quartier en quartier, de groupe en groupe, de maison en maison, effrayant les femmes et les gens simples. Et Basile se frotte les mains et redouble d'efforts; une calomnie n'attend

pas l'autre : Basile a pour complices tous les badauds indécis, tous les malveillants, tous les ennemis de la révolution et du peuple.

« Citoyens, vous reconnaîtrez Basile à ses calomnies plus qu'à son allure, car aujourd'hui Basile sait prendre toutes les attitudes et porte tous les uniformes. Si vous entendez quelqu'un annoncer une nouvelle alarmante ou attribuer un fait odieux à nos chefs populaires, ce quelqu'un-là c'est Basile : ne le maltraitez pas, ne lui répondez pas; mais regardez-le en face, et, lui montrant, par un mouvement des épaules, quel cas vous faites de lui et de ses nouvelles, dites-lui tout simplement, comme dans la pièce de Beaumarchais : Va te coucher, Basile, tu as la fièvre. )

Mais s'il était difficile de combattre des calomniateurs pour lesquels il n'était rien de sacré, rien de respectable, et que l'on ne pouvait saisir nulle part, ,

il fallait du moins travailler à combattre la réaction dans les colleges électoraux partout où il s'en serait formé.

Dans ce but, un Comité général s'établit à Paris. Ce Comité central se mit en rapport avec totis ceux des départements.

« Le salut de la République, leur disait-il, dépend des élections : n'envoyons pas à l'Assemblée des convertis du lendemain, mais des hommes connus par leur dévouement constant à la cause démocratique... Dans le cas où vous manqueriez de candidats offrant les garanties suffisantes, le Comité central pourrait vous indiquer des citoyens dignes de compléter votre liste de candidats. )

Mais ici encore les membres de cette réunion électorale appartenaient presque tous à la nuance du parti démocrate

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reflétant les opinions politiques du journal le National, qui était loin de marcher d'accord avec les principaux clubs.

Ceux-ci leur opposèrent le Comité dit le Club des clubs, qui recevait ses inspirations du ministre de l'intérieur; le grand cercle littéraire et politique établi dans les bureaux du journal la Commune de Paris, dirigé par le citoyen Sobrier, et enfin la réunion des délégués des ouvriers siégeant au Luxem

bourg.

Ce fut en vain que les démocrates de la veille chercherent à s'entendre entre eux; tout rapprochement devint impossible, en présence de la suprématie qu'afficha le journal de M. Mars rast, organe de la majorité du gouvernement provisoire. La défiance que le National inspira alors aux démocrates, que l'on désignait déjà sous la dénomination de montagnards, fut telle, que ceux-ci commencèrent à considérer les hommes appartenant à la rédaction de cette feuille comme résistant au mouvement de projection révolutionnaire.

Cela s'explique : exclusifs avant le triomphe des républicains, les hommes du National ne le furent pas moins après une Révolution qui avait surpassé leurs espérances. On eût dit qu'eux seuls avaient fait cette Révolution, et qu'à eux seuls devait en revenir l'honneur et le bénéfice. Aussi s'étaientils emparés de toutes les fonctions publiques : on ne voyait partout que des hommes ayant appartenu à la rédaction de cette feuille, ou faisant partie de ce qu'on appelait sa petite église, sa coterie.

Cet empressement à se pourvoir de places bien rétribuées, à l'exclusion des autres démocrates, ne manqua pas de leur être reproché amèrement et de leur faire des ennemis, même parmi les hommes ayant suivi et professé la politique, de cette feuille influente. Et si le National fut, à cette époque, le dieu du monde officiel, il perdit beaucoup dans l'esprit de bien de ses lecteurs désintéressés. On comparait, non sans quelque rai

son, les rédacteurs du National et leur entourage aux anciens girondins et à leur parti.

En effet, comme les chefs de la Gironde, les hommes du National avaient, les premiers, peut-être, professé des théories républicaines; mais ils ne s'étaient jamais prononcés clairement sur la nature de la République qu'ils eussent préférée : on peut même affirmer qu'ils penchaient vers une République fédérative, comme celle des Etats-Unis d'Amérique, dont ils ne parlaient que dans les termes les plus favorables. Leurs tendances fédératives avaient continué à se montrer après la fondation de la République unitaire surgie de la Révolution de Février.

En présence de la République démocratique dont le peuple réclamait la complėte réalisation, par la proclamation franche et entière des principes politiques sur lesquels elle devait s'appuyer, non-seulement les hommes du National parurent indécis comme les girondins, mais encore ils quittèrent la voie libérale dans laquelle ils avaient longtemps marché, pour entrer dans celle des restrictions aux libertés publiques; ce qui leur donna un certain vernis réactionnaire.

Comme les girondins, ils se montrèrent effrayés des manifestations populaires en faveur de la République, et, comme leurs devanciers, ils crièrent tant contre la salutaire turbulence des clubs démocratiques, que ces clubs se détachérent des nouveaux girondins, et la ligne de démarcation fut dès lors rétablie, comme au temps de la montagne et de la Gironde.

L'une des faiblesses des girondins, fut de faire des ministres et de ne porter aux hautes fonctions publiques que leurs amis ou les hommes qui marchaient avec eux. Les rédacteurs du National se laissèrent dominer par cette même manie, et renchérirent sur leurs modèles en montrant moins de désintéressement personnel qu'eux. Nous verrons bientôt les ministres sortir en foule des anciens bureaux de la rue Le Pelletier.

Dès le commencement de la Convention, les girondins avaient déclaré la guerre au ministre Pache, homme capable, grand travailleur, mais complétement identifié avec la démocratie et le club des jacobins, grand foyer du républicanisme. Les hommes du National, M. Marrast en tête, ne cessèrent de harceler le ministre de l'intérieur, Ledru-Rollin, parce qu'il était aussi l'homme de la Révolution, et parce qu'il ne voulait aucune espèce d'aristocratie en France : comme les girondins, ils ne le laissèrent tranquille que lorsqu'ils eurent fait donner son portefeuille à l'un de leurs amis, le médecin Recurt, président du Comité central des élections.

« Les girondins, dit un historien, avaient reculé devant l'idée de rompre à tout jamais avec la royauté et les trônes, et ils avaient voulu rester dans la modération, quand elle ne convenait plus à la position de la Révolution française, qui eût été compromise par le système légal des girondins.

Malgré leurs belles théories sur le bonheur futur de la République, les girondins ne firent absolument rien pour hâter le développement et la marche de la Révolution. Sans cesse'occupés de leurs querelles et de leur amour-propre, songeant toujours à abattre la montagne, ils négligeaient les rênes du gouvernement, et laissaient à leurs adversaires la tâche immense de créer toutes les ressources dont la République avait incessamment besoin...

« Dans les huit mois du règne des girondins, ou plutôt de cette espèce d'interrègne, ils ne cessèrent d'avoir la majorité à la Convention et d'être les maîtres du pouvoir exécutif, par l'influence des ministres Roland, Lebrun, Clavière et Beurnonville : ils dominaient dans tous les Comités, remplissaient toutes les administrations de leurs créatures; les armées étaient commandées par leurs amis, et pourtant ils auraient laissé périr la République, si la montagne ne se fût emparée du gouvernement et n'eût suppléé à leur faiblesse par des moyens

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