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pris en dehors du Corps législatif, en s'appuyant sur la commune de Paris, sur les clubs, sur tout ce qui pouvait donner de la force à la chose publique. Mais si les girondins se montraient incapables de remplir la haute mission à laquelle ils étaient appelés, ils ne s'indignaient pas moins de ce que France était sauvée par d'autres que par eux. De là leur haine contre la montagne, de là leur opposition à tout ce qu'elle faisait ou proposait de salutaire... »

N'est-ce pas là le rôle que la plupart des hommes du National ou de leur opinion ont constamment joué dans la révolution de 1848 ? Le nier, ce serait ne pas savoir dans quels termes furent constamment et le ministre de l'intérieur et le maire de Paris.

Jusqu'au dernier moment, ce fonctionnaire fit de l'Hôtelde-Ville une sorte de République, de ville libre : non-seulement il l'administra sans le contrôle du Conseil municipal, qui n'existait plus , mais même en dehors du contrôle du ministre de l'intérieur, dont M. Marrast ne voulut jamais reconnaître la suprématie. L'Hôtel-de-Ville, avec un budget plus fort que celui de bien des Etats indépendants, eut son armée, sa politique, sa police. Dieu seul sait ce qui se trama, dans ce concile composé de quelques hommes du National, contre certaines des libertés publiques! N'a-t-on pas

dit
que

le premier coup de baguette du 16 avril contre le peuple était sorti du cabinet de M. le maire? N'a-t-on pas affirmé aussi que le premier cri de proscription contre le pacifique communisme était parti des fenêtres de l'Hôtel-de-Ville? Qui a plus calomnié les chefs des Sociétés populaires et fait les rapports les plus haineux contre les clubs, que les subalternes de la police de M. Marrast?

Et lorsque le ministre de l'intérieur, Ledru-Rollin, l'homme qui voulait franchement les conséquences naturelles de la révolution , essaya de mettre un terme à l'insubordination dont le premier magistrat de la capitale donnait l'exemple ; lorsqu'il 266 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848. voulut faire rentrer la commune de Paris dans le droit commun, ne trouva-t-il pas contre lui la ligue de tous les hommes du National ou des amis de ce journal, disposés à soutenir l'anarchie? le ministre ne fut-il pas dans la nécessité de déférer au gouvernement provisoire cette inqualifiable prétention du maire de Paris à ne point reconnaître, à son égard, la supréma. tie du ministère des communes (1)?

Nous avons dû entrer dans ces détails, dont la vérité ne peut être contestée, pour démontrer encore plus fortement quelle fut l'action de la plupart des hommes sortis du National pendant la révolution de 1848. Cette action fut la même que celle exercée

par les anciens girondins sur la révolution de 1792. Comme ces derniers, les démocrates de la commune de Paris ne tardèrent pas à se poser en régulateurs suprêmes de cette révolution, que chacun voulut arranger à sa taille.

Mais les prétentions de ce parti, qui se qualifia lui-même de modéré, furent vigoureusement combattues par les démocrates du journal la Réforme, par les démocrates socialistes du journal la Commune de Paris, la Démocratie pacifique, et autres. Elles le furent encore par la Commission du Luxembourg, et surtout par les clubs démocratiques.

Nous verrons la lutte s'engager sur le terrain des élections générales.

(") Chose étrange! Ce même magistrat, qui travailla de toutes ses forces à détacher la commune de Paris du ministère de l'intérieur, ne cessa aussi de caresser la pensée de faire de la Préfecture de police une annexe de la commune. C'était toujours le même esprit d'usurpation pour arriver à l'iodépendance dans un gouvernement fondé sur l'unité d'action.

CHAPITRE XIII.

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La manifestation du 17 mars raffermit le ministre de l'intérieur. — Tendances réac

tionnaires des hommes du National. — Adresse prophétique des républicains de Berne. Mission de la démocratie française. — Elle doit marcher à la tête du monde. Les clubs se préparent aux élections. Tous les hommes d'élite s'y présentent. - Calme dans la ville.. - La réaction se sert des clubs pour effrayer le commerce. - Plantation des arbres de la liberlé. Allocution du ministre de l'intérieur au Champ-de-Mars. La réaction se plaint de ces cérémonies. Proclamation du gouvernement provisoire à ce sujet. — Il oublie les préceptes révolutionnaires. Il n'ose pas toucher aux institutions militaires. — Il manque à l'armée un ministre régénérateur. - Le gouvernement provisoire concentre toute sa sollicitude sur la garde nationale.-Faute qu'il commet à l'égard de cette garde citoyenne. Il renforce les rangs des réactionnaires. — Difficultés que présente l'incorporation des citoyens. – Habillement, armement des nouveaux inscrils.

Mauvais vouloir des municipalit à l'égard des ouvriers. Lutte des commissaires avec les autorités locales. — Influence des réactionnaires dans les élections de la garde nationale. Faules du peuple. — Devoir qu'avait à remplir le gouvernement provisoire. - Il devait s'appuyer sur les saintes Traditions de la démocratie.

Comment se fit-il que le ministre de l'intérieur, LedruRollin, dont les actes avaient été le prétexte d'un soulèvement, et qui s'était vu désavoué non-seulement en comité secret, mais encore publiquement, ne tomba pas, le 16 mars, en présence de cette accumulation de haines patentes dont l'ancienne garde nationale se fit l'écho, et en face de ces haines voilées qui couvaient contre lui à la mairie de Paris, et même à l'Hôtel-de-Ville?

C'est qu'immédiatement après la journée du 16, était survenue celle du 17. C'est que, dans cette grande manifestation, le peuple de Paris avait saisi toutes les occasions qui s'étaient présentées pour donner son approbation aux actes de ce citoyen, et pour témoigner de son dévouement à l'homme qui s'était identifié avec la révolution.

En présence de cette immense protestation en faveur du

ministre de l'intérieur, les haines se turent un instant, les petits complots furent ajournés, et un nouveau baiser Lamourette réconcilia avec l'auteur des circulaires les membres du gouvernement provisoire, hier encore trop sages pour vouloir continuer à s'asseoir à côté d'un pareil démagogue.

Mais si l'énergique attitude du peuple au 17 mars força les partis qui divisaient si malheureusement le pouvoir à se montrer d'accord; si l'on ajourna certaines rancunes officielles, personne ne put plus se méprendre sur les tendances de la partie du gouvernement provisoire, représentant la nuance du National, à se rapprocher de la bourgeoisie, afin de s'y créer un appui contre ces démonstrations populaires, devenues alarmantes pour quelques consciences. Quant à la bourgeoisie elle-même, ceux qui exploitaient ses terreurs et qui dirigeaient ses mauvaises passions promirent de s'y mieux prendre pour se débarrasser du protecteur des clubs, cause première de l'irritation des ennemis de la République; mais en attendant la prochaine occasion, ils laissèrent à la calomnie le soin de continuer son cuvre de démolition à l'égard des hommes

que le peuple soutenait de toute sa force : ceux qui employaient cette arme déloyale savaient que les républicains les plus énergiques ne pourraient jamais lutter contre des ennemis insaisissables, et que la calomnie ferait leur désespoir.

Dės le 5 mars, et à peine avait-on appris en Suisse les grands événements de la fin de février, les membres du Comité central de l'association populaire de Berne envoyaient à la grande nation une adresse prophétique, puisée dans la propre histoire de la démocratie helvétique.

« Peuple ami ! disaient-ils au peuple de France, votre République aura, comme les nôtres, une lutte à la vie et à la mort à soutenir contre les ennemis de tout genre, à l'intérieur et au dehors. La réaction revêtira toutes les formes, entre autres celles de la calomnie. Vous la verrez aussi exploiter les institutions démocratiques et invoquer hypocritement les droits garantis par la Constitution pour les faire servir à la réalisation de ses projets. Une foule d'embarras naîtront encore de ce que plusieurs n'ayant pas saisi l'esprit de la révolution de Février, y transporteront les maximes du régime déchu et celles d'un libéralisme qui a fait son temps. L'égoïsme relèvera la tête et le dévouement sera mis en suspicion.

« Mais ayez une foi inébranlable dans l'avenir. Tout de même

que

la Suisse a surmonté ces difficultés, la République française balayera tous les obstacles qui s'opposent à l'accomplissement de ses glorieuses destinées. L'intelligence, le cæur, le bras du peuple seront toujours là. Tout ce qu'on tentera contre le régime démocratique se brisera contre une force supérieure à toutes les autres, la force des choses. La révolution de Février et l'avénement de la République française qu'elle portait dans ses flancs sont l'oeuvre de Dieu. »

Cette prophétie, les républicains de la France l'avaient déjà vue s'accomplir en tout point, sous le rapport des obstacles qu'ils rencontreraient à fonder le règne de la démocratie, le règne de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. Les démocrales français savaient très-bien combien était difficile la noble mission d'élever jusqu'à la dignité humaine cette partie de la population d'un grand Etat abrutie par l'ignorance et encore tout imprégnée des vices inoculés

par

les régimes corrupteurs qui avaient pesé sur elle : ils ne s'étaient point fait illusion sur les obstacles qu'ils allaient rencontrer de la part

de toutes les mauvaises passions fomentées par les gouvernements auxquels la République succédait. Mais ils avaient une foi inébranlable dans l'avenir, et ils comptaient sur le puissant concours de ce peuple si intelligent, si généreux, si dévoué et si fort, à la tête duquel ils mettaient leur gloire de marcher.

« A nous plus qu'à tous autres, disaient les démocrates, il

TOME 1.

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