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l'anarchie, le rétablissement de la paix publique, sur lesquelles choses il parla longtemps, en approuvant le langage digna du ministre.

Rappelons au peuple, dit cet ami de Louis-Philippe en se vantant d'être resté un homme de Juillet, rappelons au peu. ple qu'il n'a pas le droit de délibération, ni le droit de commander; qu'il faut qu'il attende les mesures qui seront prises par les grands pouvoirs de l'État

pour

arriver au rétablissement de l'ordre. Eh bien ! dans de pareilles circonstances, est-il prudent, est-il convenable d'introduire ici des discussions irritantes, qui n'auraient pour résultat que de nous faire perdre de vue le point essentiel en ce moment, qui est le rétablissement de la paix et le règne des lois ? »

- « Pourquoi l'honorable M. Dupin n'a-t-il pas adressé hier à l'opposition le conseil qu'il nous donne aujourd'hui?, s'écria le député Peyramont.

Et la majorité appuya fortement la semonce de M. Dupin contre l'opposition et contre les pétitionnaires, et elle vota l'ajournement des propositions déposées.

Ainsi, cette Chambre des députés du privilege, cette Chambre antinationale qui n'était pas sûre qu'il y eût un lendemain pour elle, votait la continuation de son ordre du jour pur et simple, rejetait l'urgence des propositions les plus importantes, et invoquait la légalité au milieu d'une révolution qui allait renverser jusqu'à la dynastie !

Quant à la Chambre des pairs, M. Guizot y comptait encore plus d'amis dévoués qu'au palais Bourbon; car tous les memi res en étaient ministériels, excepté dix à douze, dont deux ou trois seulement appartenaient à la démocratie.

Aussi, lorsque, dans la séance du même jour, le pair d’Alton-Shée essaya de demander l'autorisation d'interpeller les ministres à l'occasion des événements graves dont la ville de l'aris était le théâtre, deux seuls membres se levèrent pour apque le

puyer cette demande, réputée audacieuse, et les pairs déciderent qu'il n'y avait

pas lieu à développer ces interpellations : le sang du peuple ne valait pas la peine de faire perdre à cetto Chambre décrépite, que l'on comparait, non sans raison, à un ossuaire, un quart d'heure de son temps.

Indigné de cette indifférence, le pair de Boissy, dont l'opposition au ministère Guizot était devenue une sainte colère, s'écria :

« Je dépose une autre proposition. »
De violents murmures l'ayant interrompu :

« Le règlement vous oblige comme moi, reprit-il en s'adressant aux satisfaits de cette Chambre; j'ai le droit de déposer une demande, et votre devoir est de l'écouter. La voici : « Attendu

sang a coulé dans la capitale; « Attendu qu'aujourd'hui la population parisienne est mcnacée de mort et d'incendie : de mort, par soixante bouches à feu approvisionnées, moitié à coups de mitraille, moitié à coups de boulet; qu'elle est menacée de dévastation et d'incendie par quatre mille pétards, le tout transporté d'urgence et en hâte de Vincennes à l'Ecole Militaire; «Attendu

que dans ces circonstances la Chambre des pairs... - « On ne peut tolérer une pareille demande, interrompt le pair Cordier.

- « Ce ne sont pas là des interpellations, s'écrièrent le comte Tascher et d'autres membres.

- « La demande de M. Boissy est-elle appuyée? dit le président Pasquier, après avoir bien voulu permettre la lecture des conclusions de M. Boissy, tendantes à interpeller les ministres.

- « Je l'appuie, répond d'Alton-Shée.

- «La demande n'étant pas appuyée par deux membres conclut le président, je n'ai pas à consulter la Chambre. »

Et la séance fut levée dans ces dispositions!

TOMB I.

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Heureusement, le peuple n'avait pas besoin de la permission des pairs de Charles X et de Louis-Philippe pour demander compte aux ministres et au système de tous leurs méfaits. Le peuple savait, par une longue et triste expérience, que toutes les interpellations du monde n'aboutiraient à aucun résultat décisif, et le peuple était déterminé à vider la question avec le fusil.

Il y eut cependant quelques heures de trêve partielle vers la fin de cette journée si pleine d'événements et d'anxiété.

Au moment où la lutte était devenue plus acharnée de part et d'autre, plus sanglante par les eflorts du peuple autour de ses retranchements improvisés, une nouvelle se répand rapidement dans toute la ville et court de barricade en barricade, du centre aux faubourgs : on apprend en même temps à la Madeleine, à la Bastille, dans la Cité, au Panthéon, au faubourg Saint-Germain, que le ministère Guizot est renvoyé, et que le roi va prendre d'autres ministres, à la tête desquels sera M. Molé.

La première impression que produisit généralement cette nouvelle, répandue avec une extrême rapidité par l'opposition dynastique, qui la considérait comme une victoire décisive, et par les officiers de divers états-majors, fut une grande joie. De nombreux détachements de garde nationale parcoururent aussitôt les rues pour mettre fin au combat, par l'annonce de ces concessions faites au peuple.

En effet, la plupart des barricades cessent un instant d'être attaquées et défendues; les citoyens s'embrassent; la popula tion entoure les soldats, qui fraternisent avec ceux qu'ils com battaient naguère. De toutes parts retentit le cri de Vive la forme! A bas Guizot! La ville entière prend un air de fête. C'est que,

dans la chute d'un homme si impopulaire, on croit voir la fin d'un ordre de choses à la fois honteux et ruineux pour la France; d'un ordre de choses établi sur l'oppression du peuple, et qui avait été le tombeau des libertés public ques.

Mais, après ce premier mouvement de satisfaction, si naturelle quand on put croire que la guerre civile allait cesser de désoler la capitale, les citoyens en armes, comme ceux qui secondaient le peuple par la pensée ou qui le dirigeaient par leurs écrits, se demandèrent si les concessions qu’on annonçait avec tant d'emphase étaient réellement de nature à satisfaire les justes exigences de tous ces bons Français qui prodiguaient leur sang et leur vie pour reconquérir les droits imprescriptibles contestés au peuple, en 1830, par la ruse, et ravis ensuite par la violence. Dans l'opinion de tous les hommes instruits par l'histoire et leur propre expérience, on devait faire peu de cas de ces satisfactions données in extremis à l'opinion publique par les rois ; il fallait même s'en méfier, lorsqu'elles n'avaient évidemment pour

but que d'apaiser la tempête et de détourner la foudre.

Et d'ailleurs, ces concessions, arrachées au pouvoir, étaientelles de nature à contenter les amis sincères de la liberté? Quelle différence pouvaient-ils faire cntre un cabinet Guizot et un ministère Molé, quand on devait prévoir que la pensée immuable qui dirigeait les affaires publiques dominerait le cabinet Molé, comme elle avait dominé celui personnifié dans l'homme de Gand? En supposant même au nouveau ministère les meilleures intentions, ne se trouverait-il pas forcé de suivre la vieille politique que soutenait l'immense majorité des deux Chambres, majorité évidemment contre-révolutionnaire, majorité trop compacte et trop homogène pour qu'il fût permis à un ministère quelconque de la briser autrement que par une dissolution du Corps législatif?

Telles étaient les réflexions que faisaient les chefs de la démo. cratie réunis soit dans les bureaux des journaux républicains, soit dans les divers Comités électoraux de la capitale, et ces

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réflexions étaient également suggérées, par la nature des choses, aux hommes des barricades, à ce peuple intrépide dont l'instinct infaillible et le sens droit jugeaient, par les concessions de la royauté, la véritable situation de la crise. Le peuple en armes, les défenseurs des barricades ne tardèrent donc pas à considérer la transaction qu'on leur proposait commeun leurre. Aussi tous ces hommes exaltés par le succès ne tardèrent-ils pas à recommencer la lutte, non plus aux cris de Vive la forme! à bas Guizot! mais à ceux plus significatifs de Vive la liberté ! vive la République ! à bas le système! à bas la royauté !

Cette prompte reprise d'armes fut encore provoquée et justifiée par la continuation des hostilités en divers endroits, et par la conduite de quelques postes de gardes municipaux ou de troupes diverses envers le peuple, et même envers la garde nationale

Ainsi, par exemple, lorsqu'un fort détachement, composé de plusieurs compagnies de la 3e légion , quitta , vers la chute du jour, la mairie des Petits-Pères pour aller faire cesser le feu du côté de l'Hôtel-de-Ville et de la Bastille; lorsqu'après avoir fraternisé avec la troupe de ligne placée au pont NotreDame, ce détachement pacificateur voulut passer outre,

il se vit arrêté, sur le quai, par une haie de cuirassiers, qui ne vouJurent jamais permettre aux gardes nationaux de pousser plus avant leur promenade inoffensive. Pendant les pourparlers entre les officiers respectifs, survint un détachement de gardes municipaux, qui chargea à fond et sur le peuple et sur la garde nationale; celle-ci se trouvant sans cartouches, se vit réduite à croiser la baïonnette pour arrêter les cavaliers.

A peu près à la même heure, et lorsque la nouvelle du renvoi du ministère Guizot était connue partout, une colonne composée d'environ deux mille jeunes gens qui venaient de fraterniser avec les troupes de ligne stationnant à la Bastille, partit en masse de ce point et se dirigea, au chant de la

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