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rijues; car, en ce moment-là, les écrivains démocrates de la Réforme et du National n'allaient pas si loin que le peuple.

La Réforme elle-même, dont la cour et les bureaux étaient remplis d'une foule de républicains armés, qui cherchaient à connaitre la situation des choses, n'osait pas dire encore ce qu'elle voulait, comme le faisait hardiment le peuple; ses rédacteurs se bornèrent, ce soir-là, à lancer le manifeste suivant :

« Le ministère est tombé dans le sang ! Il faut qu'il entraine avec lui l'odieux et infâme système dont il était l'expression.

« Le peuple français veut être libre: il l'a prouvé; il a été grand comme en 1789, comme en 1830. Il est toujours digne de la liberté.

« Mais croit-on que le changement d'un Guizot, remplacé par un Molé ou un Thiers, puisse le satisfaire?

« Si on le croit, on se trompe.

« Nous qui avons le droit de parler en son nom, car nous ne l'avons jamais abandonné, ni trompé, nous nous faisons l'écho de ses justes réclamations.

« Voici ce que la masse des citoyens vous demande aujourd'hui:

· La mise en liberté des citoyens arrêtés depuis hier; « La mise en accusation des ministres;

« Le droit de réunion consacré de fait par un banquet pour limanche;

« La Réforme électorale, assise sur des bases populaires;
« L'abolition des lois de septembre;
a Le licenciement de la garde municipale.
« L'amnistie générale. »

Certes, on ne pouvait se montrer plus modéré que ne le curent les journaux démocratiques de la capitale, au moment où ils croyaient que le parti national avait obtenu gain de cause. Il était facile de remarquer que le rédacteur de la Ré

forme s'était même abstenu de comprendre le dix août 1792 dans l'énumération des époques où le peuple français s'était montre intelligent et grand. Ce manifeste, destiné à ne paraître que le lendemain, ne contenait aucun mot qui indiquât une révolution, ou qui menaçât le gouvernement de Louis-Philippe. Aussi nous a-t-il été assuré que les jeunes gens qui remplissaient la cour et les bureaux de la Réforme se montrèrent très-mécontents des conditions, la plupart puériles, que les démocrates de ce journal faisaient à la royauté constitutionnelle, au nom du peuple.

Un autre document, émané de vingt-quatre membres du Comité électoral démocratique de Paris et présenté à la signature de tous les citoyens, parut encore ce soir-là. Ilayait pour objet de rappeler au gouvernement que la ville des arts, de la science, de l'industrie, de la civilisation, ne saurait être le champ de bataille rêvé par le courage des soldats français. On trouvait dans cette déclaration, signée par des hommes marquants du parti national, d'excellents principes puisés dans les Constitutions démocratiques de notre première révolution.

a Considérant que l'application de l'armée à la compression « des troubles civils est attentatoire à la dignité d'un peuple « libre et à la moralité de l'armée elle-même », disait-on dans cette pétition;

« Qu'il y a là renversement de l'ordre véritable et négation « permanente de la liberté;

« Que le recours à la force seule est un crime contre le « droit;

Qu'il est injuste et barbare de forcer des hommes de & cæur à choisir entre les devoirs du militaire et ceux du ( citoyen;

« Que la garde nationale a été instituce précisément pour a garantir le repos de la cité, et sauvegarder les libertés pu« bliques ;

TOME I,

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« Qu'à elle seule appartient de distinguer une révolution c d'une émeute;

« Les citoyens soussignés demandent que le peuple entier « soit incorporé dans la garde nationale.

« Ils demandent que la garde municipale soit dissoute;

« Ils demandent qu'il soit décidé legislativement qu'à l'aa venir l'armée ne pourra plus être employée à la compression « des troubles civils. »

Il eût été difficile de mieux rappeler les grands principes qui doivent régir la force armée et la garde nationale; mais cette pétition ne pouvait être d'une application immédiate. Les démocrates rassemblés autour des journaux pensèrent donc avec raison qu'il fallait commencer par faire justice d'un gouvernement qui s'était constamment opposé, et qui s'opposerait tant qu'il existerait, au développement des libertés publiques et au règne des principes. La plupart de ces jeunes gens en armes, se dirigerent du côté des barricades, où ils devaient trouver cette partie de la population ennemie des demi-mesures : ils allaient leur annoncer que rien n'était fini, et qu'il faudrait recommencer le lendemain.

Ces hommes d'élite, parmi lesquels se trouvaient Etienne Arago et quelques-uns de ses amis, arrivaient à la rue SaintDenis au moment où le peuple assiégeait dans la cour d'un liquoriste de la rue Bourg-l'Abbé, où étaient les magasins de l'armurier Lepage, une cinquantaine de gardes municipaux qui, depuis la veille, défendaient ce magasin, et avaient frappé plus d'une victime. Refoulés et cernés de tous côtés par le flot populaire, ces gardes municipaux avaient dů se réfugier dans la maison sur laquelle ils veillaient. La porte cochère fermée les dérobait, pour quelques instants encore, à la vengeance du peuple, dont les cris retentissaient dans cette maison. Frémissante et furieuse, la foule s'entassait autour d'une compagnie de la Colegion placée à l'entréc du magasin, et qui, en ce

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