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moment suprême, défendait les gardes municipaux de la fureur du peuple.

Mais le salut des soldats assiégés devenait à chaque instant plus difficile; la foule grossissait toujours en mugissant comme la tempête. Vainement d'autres gardes nationaux arrivaientils de divers points de l'arrondissement pour renforcer leurs camarades; vainement encore deux compagnies du 7° de ligne furent-elles dirigées sur ce point, l'ouragan populaire menaçait de tout emporter. Il fallait donc que des citoyens, connus par leur patriotisme, se dévouassent au salut de ceux qui avaient tant maltraité le peuple.

Etienne Arago entra dans la cour, en déclinant son nom; il fut suivi du colonel Husson, du docteur Ségalas, capitaine dans la légion, du maire de l'arrondissement et de quelques gardes nationaux disposés à empêcher la sanglante catastrophe que l'on pouvait prévoir si les municipaux sortaient en armes, ou s'ils étaient forcés dans leur dernier asile. Ces citoyens éminents pensèrent un moment à les faire sauver par les derrières de la maison, en abattant un mur; mais l'uniforme des municipaux ne les aurait-ils pas exposés à être pris isolément à chaque pas?

On se décida à entrer en capitulation.

Des paroles d'humanité furent adressées, par les chefs démocrates, à ceux des assaillants qui se montraient les plus irrités : le peuple , dont la colère se calme toujours si vite, les écouta favorablement. Les assaillants consentirent à laisser sortir les municipaux, à condition qu'ils remettraient leurs munitions et leurs armes. Ceux-ci eurent beaucoup de peine à céder sur ce point, qui les livrait, sans défense, à une foule furieuse ; ce ne fut qu'après une heure de pourparlers et d'hésitations que les municipaux consentirent à sortir sans armes, et les uns à la suite des autres.

La troupe de ligne forma alors la haie ; Et. Arago prit le

lieutenant des gardes municipaux par la main ; les gardes nationaux donnèrent le bras aux sous-officiers et soldats, et le défilé devant le peuple commença.

Mais une nouvelle humiliation était réservée aux prisonniers: en les voyant sortir, la foule leur cria : À bas les schakos ! Les municipaux semblent vouloir résister à cette injonction ; mais ceux qui les protégent sont les premiers à leur transmettre l'ordre du peuple, qu'il eût été imprudent, dangereux peutéire de vouloir éluder. Les municipaux défilent enfin, la tête découverte, et le cortége, car c'en était un véritable, à la tête duquel marchait un détachement de cuirassiers et que suivaient des flots d'un peuple innombrable, parcourut ainsi toutes les rues populeuses qu'il fallut prendre pour arriver jusqu'à l'Hôtel-de-Ville.

Cependant le peuple n'avait pas quitté ses prisonniers; il les suivait, agitant des armes et des flambeaux, et ne cessant de faire entendre des cris de vengeance ; car sur tous les trottoirs de nouveaux flots populaires froissaient de leurs blouses ou de leurs habits les habits d'uniforme tout maculés du sang des citoyens : ce contact ravivait les haines mal éteintes , et plus d'une fois les municipaux crurent leur dernière heure arrivée.

« A l'eau! à l'eau les infâmes ! entendit-on crier, en arrivant sur la place du Châtelet.

Le lieutenant Bouvier se serra contre Etienne Arago , et lui dit, avec l'accent du désespoir :

« Mourir!... mourir déchiré des mains du peuple que j'ai

toujours aimé et défendu !... Oh! c'est affreux !... Et mon « frère est tombé naguère en Afrique !... Et j'ai une femme et « des enfants ! triste situation que celle que nous fait le gou<< vernement ! »

- «Du courage ! lui répondait Etienne en lui pressant fortement le bras; avant d'arriver jusqu'à vous, il faudra qu'ils me tuent ! Rassurez-vous; ils ne le feront pas ! »

Le cortege avait mis une heure, une heure qui fut un siècle pour tout le monde, à arriver sur le quai de Gérres; on avait à redouter la place de l'Hôtel-de-Ville, et ces marches qui furent jadis si funestes à Foulon. Heureusement, une manæuvre de cavalerie faite à propos et avec intelligence arrêta la foule, et le cortege seul put passer avec les prisonniers. Ceuxci, se trouvant dès lors au milicu de troupes de toutes armes, se sentirent sauvés. Les soldats de la royauté témoignèrent alors leur reconnaissance à ceux qui les avaient protégés , en exposant leur

propre

vie. « Oui, leur répondit Etienne Arago , je vous ai sauvés ; mais n'oubliez pas que vous devez la vie à un républicain. Demain , ce soir peut-être , le combat continuera dans les rues ; je compte sur votre honneur, vous ne tirerez pas sur mes frères ! »

Peu de temps après, les mêmes démocrates visitaient les quartiers barricadés, où des hommes armés de fusils se gardaient militairement, aux feux du bivouac. Le mot d'ordre était donné, et malheur à celui qui se serait approché de trop prés sans le transmettre aux sentinelles du peuple; on courait le risque d'être considéré comme un espion de la police. C'est ce qui arriva au républicain Arago. Il courut les plus grands dangers pour s'être permis de voir ce qui se passait à la barricade du carré Saint-Martin. Les quartiers de l'insurrection étaient à tout instant sillonnés par des bandes de citoyens de tous les états, qui, éclairés par des flambeaux, à défaut des réverbères, frappaient à toutes les portes jusqu'à ce que

l'on se montrât aux fenêtres : « Avez-vous des armes ? » demandait le peuple; donnez-les; et, les armes reçues, on écrivait sur la porte, en gros caractères : Les armes ont été données. Ce fut ainsi que,

dans cette soirée, un grand nombre d'hom

mes du peuple s’armérent de bons fusils à baïonnette, et qu'ils parvinrent à se procurer les cartouches que bien des gardes nationaux possédaient depuis longtemps dans leurs gibernes.

Nous l'avons déjà dit, et nous ne saurions assez le répéter, il est de toute impossibilité de rendre la physionomie de Paris dans cette soirée , sans pluie, mais sombre et boueuse. Chaque quartier en avait une particulière. Ici, on travaillait avec ardeur aux retranchements des rues, on fondait des balles, on fabriquait des cartouches et l'on s'emparait de toutes les armes découvertes.

Un peu plus loin, c'étaient des détachements considérables de gardes nationaux, avec ou sans armes, qui parcouraient les rues aux flambeaux, en criant : Vive la réforme! vive la liberté! Des flots de peuple et d'enfants les suivaient en chantant des strophes de la Marseillaise et du Chant du part.

Dans la rue Montmartre, une colonne de deux à trois mille citoyens escortait un brancard sur lequel un blessé de la journée exécutait, avec le cornet à piston, le chant dit des Girondins, qu'il remplaça bientôt par la Marseillaise , accompagnée d'un chậur formidable. Ici, comme sur le boulevard et dans tous les quartiers du nord et de l'ouest, on n'avait pas besoin de flambeaux, les maisons étant illuminées, comme en plein jour, à tous les étages.

«« Rien de plus merveilleux, dit à ce sujet l'auteur d'une brochure intitulée les Trente heures; rien de plus curieux que l'attitude joyeuse et dégagée de ces larges trottoirs, après les inquiètes émotions de la matinée. Rien de plus remarquable, de plus grand, que l'aspect de ce peuple, se mouvant sur le pavé des boulevards par masses de plusieurs milliers, oublieux même de ses combats, après la victoire; ce peuple qui, revêtu des nobles livrées du travail ou des habits de l'homme du monde, n'a qu'un mot d'ordre et une seule préoccupation, la liberté !

Enfin, les postes occupés depuis vingt-quatre heures par les gardes municipaux ayant été relevés, et des soldats de la ligne les gardant à leur tour, on vit les citoyens entrer sans défiance dans les corps-de-garde et fraterniser avec la troupe, qui ne sait plus si elle appartient à l'insurrection amie, ou à un pouvoir détesté.

Cependant l'agitation se calmait dans les quartiers de l'ouest, et tout annonçait une nuit tranquille de ce côté, lorsqu'une colonne nombreuse d'ouvriers et d'habitants du faubourg Saint-Antoine descendit les boulevards pour se mêler à la fête improvisée par la population. Cette colonne, qui défilait avec un certain ordre, flambeaux et drapeaux tricolores en tête, entraînait, dans sa marche bruyante, une foule de curieux, hommes et femmes, charmés de pouvoir manifester leurs sentiments : les cris de Vive la réforme ! à bas Guizot! retentissaient au milieu de cette foule, lorsque les chants nationaux cessaient un instant.

Les patriotes du faubourg Saint-Antoine avaient longé, sans obstacle, les boulevards des Filles-du-Calvaire, du Temple , Saint-Martin et Saint-Denis, Bonne-Nouvelle et Montmartre, quoique ces boulevards fussent couverts de nombreux régiments d'artillerie, de cuirassiers, de dragons et de ligne; partout la colonne avait été accueillie avec un grand enthousiasme, et elle s'était grossie à chaque pas, lorsque l'officier de la garde nationale qui la dirigeait commanda une conversion à droite pour aller saluer les bureaux du National , situés à l'entrée de la rue Lepelletier, où se trouve le Grand-Opera.

Or, cet établissement national renfermant une grande quantité d'armes diverses, la 2° légion avait été chargée tout le long du jour d'en empêcher l'envahissement : le soir seulement elle s'était retirée, ne laissant qu'un faible piquet à la mairie de

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