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SAMEDI 4 MAI 1833.

INT° 2097.)

Rapport sur les Ecoles chrétiennes de Lille (1).

Tous les journaux du libéralisme, et tous ses organes qui siègent dans les bureaux du ministère, dans les académies, les préfectures, les conseils municipaux, veulent les écoles mutuelles, et leur prétent une généreuse assistance ; mais, en dépit de tant de protecteurs, elles ne prospèrent pas. Les écoles chrétiennes, au contraire, n'offrent point l'attrait de la nouveauté, elles ne viennent pas de loin, elles font peu de bruit, elles marchent avec lenteur et précaution vers des améliorations progressives qui jettent pen d'éclat, parce qu'on n'en parle guère, et cependant les pères de famille s'obstinent à y envoyer leurs enfans. Nous pourrions citer un grand nombre de preuves à l'appui de ce fait; mais nous nous bornerons à un chiffre très-concluaut.

Un état publié en 1818 établissoit, pour les plus grandes villes du royaume, la proportion suivante entre les écoles chrétiennes et les écoles mutuelles :

Écoles chrétiennes. Écoles mutuelles.
De Lyon. . . . . 2,000 . . . 175
De Rennes . . . . 900 . . . . 55
De Toulouse. . . . 1,141 . . . . 190
De Bordeaux. . . . . 950 . . . . 205
De Grenoble. . . . 668 . . . . 140
De Reims. . . . . 700 . . . . 76

Nous n'avons pas de tableau comparatif pour Marseille, où les Frères ont certainement un succès encore plus décisif. Il est constant que depuis 1818 la proportion leur a été de plus en plus favorable. Nous avons sous les yeux un rapport sur les écoles chrétiennes de Lille, qui, au 1er mars 1833, porte le nombre de leurs élèves à 1,494. Il est bon de remarquer qu'il n'étoit que de 1,132 au 1er mars 1832 ; et en remontant un peu plus haut (17 décembre 1831), de 1,085. Que s'est-il donc passé ? Un événement qui auroit attiré infailliblement la ruine d'une

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autre école. La majorité du conseil municipal -s'est déclarée contre les Frères, leur a retiré ses allocations pour les reporter sur les institutions muluelles ; et depuis cette époque ils ont 500 élèves de plus. Nous ignorons combien en reçoivent les écoles mutuelles ; mais elles n'avoient jamais pu arriver à 300 élèves jusqu'en 1831. Quoi qu'il en soit, il se présente quelques réflexions sur un fait aussi remarquable.

La première, c'est que l'on peut douler qu'un conseil municipal qui comprend si mal les voeux les moins équivoques d'une grande cité ne lui ait pas été imposé par l'effet d'une crreur, suite du vice de la loi qui régit les élections municipales. Assurément le peuple de Lille compte pour quelque chose l'éducation de ses enfans; c'est bien là son premier intérêt et le premier objet de ses affections; et cependant l'administration fait tout ce qu'elle peut pour lui enlever des instiluteurs de son choix : s'il les conserve, c'est à la générosité de 4,203 souscripteurs qu'il en est redevable. Nous n'examinerons pas si ce bon peuple a été dédommagé par la diminution des impôts, par l'accroissement du travail, ou par d'autres avanlages. On sait à quoi s'en tenir sur tous les bienfaits que lui a procurés la révolution de juillet.

Une seconde réflexion, c'est que le veu du peuple n'est pas toujours, comme on nous l'avoit promis, la suprême loi de nos gouvernans. Parlez-leur des avantages d'une instilution, ils en conviendront peut-être; mais, disent-ils, le peuple la repousse, et nous avons pour ses volontés, comme pour ses répugnances, une entière déférence. Si, au contraire, cette volonté n'est pas équivoque, ils se plaignent qu'elle est aveugle. Ils ne tarissent pas sur l'ignorance et l'abrutissement de celle classe qu'ils élèvent quelquefois si haut, et dont ils consacrent , si tel est leur intérêt, les accès de délire au point de les préférer au droit divin lui-même, dont la violation entraine la plus épouvanlable ruine. Comment discuter avec de si étranges raisonneurs ? Ce seroit assez, ce nous semble, de leur faire remarquer une aussi choquante contradiction ; mais nous avons besoin de leur prouver que le peuple entend mieux leurs intérêts qu'ils ne les entendent eux-mêmes, et de leur rappeler aussi les aveux qui leur échappent dans les rares intervalles ou le bon sens parle plus haut que la passion.

Nous avons plus d'une fois élevé notre foible voix en faveur des Frères, et il nous reste bien peu de choses à dire sur un sujet que nous pouvons regarder comme épuisé. Nous avons prouvé que leurs rivaux n'avoient point une méthode plus sûre, ni plus instructive, ni plus rapide, ni plus économique, ni plus en harmonie avec nos mæurs et notre civilisation (1). Nous ne reviendrons pas sur cette thèse, désormais inattaquable : nous avons invoqué les droits sacrés des pères de famille, droits qui constituent la plus légitime des libertés, droits que consacrent la Charte et l'esprit général de notre législation. Aujourd'hui nous ferons valoir un motif non moins puissant sur l'esprit des dépositaires du pouvoir. Que vous importe, pouvons-nous leur dire, telle ou telle méthode, telle ou ielle doctrine, à vous qui les regardez toutes comme également indifférentes ? Mais ce qui vous touche, nous ne pouvons l'ignorer, c'est que la société où vous vous êtes fait une assez belle place ne soit pas sans cesse ébranlée par de nouvelles secousses. Trouvez-vous qu'il y ait parmi nous une tendance excessive au repos, un besoin prononcé de respecter la probité, les meurs, les lois , les liens de famille et l'autorité paternelle? Si nous ne savons que faire de la' surabondance de ces biens , favorisons, à la bonne heure, les écoles où on possède si bien l'art d'en dégoûter la jeunesse ; mais si nous n'avons tout juste que ce qu'il en faut pour empêcher un état de tomber dans l'anarchie, sachons apprécier des institutions qui les conservent et les défendent contre nos innovations et nos folies.

Il y a long-temps qu'on a remarqué que la religion seule obtenoit des peuples le miracle de l'obéissance. C'est donc elle - qu'un gouvernement éclairé doit appe!er à son secours !orsque

les liens de la subordination se relâchent de toutes parts, lorsque l'on trouve bien plus d'hommes qui se croient capables de commander qu'il n'en est de disposés à obéir. Aussi, lout pouvoir qui compte sur un avenir, en suivant le seul instinct de sa conservation, doit faire ce que le prince le plus catholique feroit par conscience et par conviction. - A l'appui de ces raisonnemens, nous produirons les autorités les moins suspectes de prévention :

« La religion , dit M. Cousin , est à nos yeux la meilleure et la base unique de l'instruction populaire. Je connois un peu l'Eu

(1) On peul consulter un ouvrage, fori bieu fait, dont nous avons rendu comple l'année dernière, les Frères des Ecoles chréticuncs devani le conseil munia cipal de Lille, Chez Lefort, à Lille.

rope, et nulle part je n'ai vu de bonnes écoles du periple où mane, quoit la charité chrétienne..... En France, à quelques exceptions près, nos meilleures écoles sont celles des Frères des écoles chré- . tiennes. Voilà ce qu'il faut répéter sans cesse à quelques personnes. Qu'elles entrent dans les écoles des pauvres, et qu'elles apprennent tout ce qu'il faut de patience et de résignation pour persister dans ce rude métier. » (1)

Ces paroles sont assez significatives ; il ne leur manque qu'une chose, c'est que le pouvoir, dont M. Cousin possède la confiance, y conforme ses actes. La religion est la meilleure et la base unique de l'instruction.... D'où vient, lui dironsnous, que retenant le monopole de l'enseignement vous ne confiez point la jeunesse aux hommes les plus religieux ? Vous n'avez point vu de bonnes écoles manquoit la charité chrétienne.... Pourquoi les maitres de votre choix sont-ils si peu charitables et si intéressés ? A quelques exceptions prèx, les meilleures écoles sont celles des Frères.... Pourquoi les Frères ne sont-ils pas l'objet de votre prédilection, et pourquoi sont-ils tont au plus celui de votre tolérance? Quel bien avezvous fait à l'instruction primaire ? Vous vous vantez d'avoir élevé, depuis 1831, 11,600 écoles de plus. Pure gasconnade! vraie forfanterie! Il auroit mieux valu supputer les écoles que vous avez rendues meilleures, les communes que vous avez dotées du bien fait de l'instruction. Mais si vous n'avez fait qu'autoriser 11,600 instituteurs que la restauration avoit repoussés comme indignes ou incapables, si vous avez fait établir trois et quatre écoles là où une seule suffisoit, et s'il ne s'en est élevé aucune là où il n'en existoit pas, où est le progrès , où est l'amélioration? Or, voilà ce que l'on vous reproche, voilà ce que l'on a constaté dans quelques départemens, et ce qui existe probablement dans les autres. L'Université a été très-libérale depuis deux ans pour accorder des brevets et des autorisations à tous ceux qui en réclamoient; mais, en nous donnant un plus grand nombre d'instiluleurs, nous avons moins de subordination, moins de discipline dans les classes, plus d'opposition au curé, le premier et le plus vigilant gardien des mæurs dans les paroisses rurales. Voilà ce que M. Cousin devroit répéter sans

(1) Le procureur du roi à Clermont, en remellant aux Frères la médaille destinée aux instituteurs les plus capables , leur a rendu un témoignage non moins flalleur,

cesse à quelques personnes, surtout à celles qui se sont chargées de nous rendre meilleurs et plus éclairés, et qui ne se sont occupées elles-mêmes jusqu'ici qu'à acquérir plus de fortune, parce que la fortune étoit apparemment le seul bien qui manquât à ces êtres privilégiés.

Les services rendus par les Frères viennent de prendre une nouvelle extension depuis que leur sage supérieur a donné un nouvel aliment à leur zèle. Ici nous laisserons parler l'excellent rapport qui a donné lieu à cet article :

a Qu'il pous soit permis, y est-il dit, d'insister sur l'utile et nouvelle institution des écoles du soir en faveur des ouvriers. Ces écoles, dont l'établissement ouvre à une nouvelie el si intéressante partie de la population les moyens de compléter ou d'obtenir une instruction que leur âge et leur position sembloient jusqu'alors Jeur interdire, sont d'une nature qui a pu révéler un degré d'utilité de plus dans l'action des Frères sur l'enseignement public.

» Et en effet, il ne s'agit pas dans ces écoles d'une règle uniforme qui peut être appliquée également et en même temps à toute une classe, comme dans les écoles ordinaires fréquentées par les enfans, où un même degré et une même méthode d'enseignement s'adaptent facilement, et peuvent se distribuer à un grand nombre d'élèves à la fois; lout, dans les écoles du soir, repousse la symétrie, l'uniformité et la routine. Et d'abord, ce sont tous élèves qui diffèrent essentiellement par le degré d'aplilude et d'instruction, et qui ont pour but d'arriver nou pas à un résultat commun à tous, mais spécial pour chacun d'eux. Celle variété d'élémens s'augmente encore par la mobilité qui régne dans la population des écoles du soir, composée qu'elle est d'ouvriers exposés à contracter des obligations nouvelles, et à y trouver des obstacles à leur's goûts d'instruction, Le défaut d'exactitude pour l'heure, el d'assiduité pour les leçons, est encore inhérent à ces écoles, où les élèves se rendent non pas quand ils le veulent, mais quand ils le peuvent.

, » Tant d'obstacles seroient sans doute de nature à déconcerter les efforts les plus persévérans, si les Frères n'avoient pas à y opposer leur patience, leur zèle et leur intelligence. Il faut, en effet, répondre à cette variété de besoins et de positions par une variété de moyens et de méthodes ; il faut que chacun des Frères chargés de ces écoles se multiplie, pour ainsi dire, afin de donner à chaque élève les soins particuliers qui lui sont nécessaires.

» C'est en même temps le système individuel, le système simultané et le système mutuel qu'il faut employer, combiner et modifier, pour en faire sortir en quelque sorte, à l'égard de chaque individu , le genre d'instruction qui lui est spécialement propre.

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