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Alceste a raison, quand il veut

qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du caur ;

quand il déclare que

L'ami du genre humain n'est pas du tout son fait,

et quand il condamne sans pitié

Ce commerce honteux de semblants d'amitié,

ces protestations que le monde prodigue au premier faquin, en prostituant cette chose sacrée, l'amitié (1). Mais il a tort, quand, au lieu d'accepter qu'on garde au moins le silence sur les défauts des autres qu'on n'est pas chargé de corriger, il veut qu'on aille déclarer à chacun le mal qu'on pense de lui (2)

Il a raison de s'indigner contre la vénalité de la justice; mais il a tort et il devient ridicule, quand il en vient à vouloir perdre sa cause pour la beauté du fait (3).

Il a raison de refuser l'amitié banale d'Oronte; il a raison de trouver détestable le méchant goût du siècle en littérature; mais il a tort d'aller dire au nez d'un auteur que ses vers sont bons à mettre au

cabinet,

Et qu'un homme est pendable après les avoir faits (4).

(1) Le Misanthrope, act. I, sc. I.
(2) Id. , act. I, sc. I.
(3) Id., act. I, sc. I.
(4) Id. , act. I, sc. II, VII.

Il est admirable dans sa loyauté en amour (1), dans son indignation contre les mensonges du caur (2), dans sa bonté à pardonner une tromperie d'autant plus indigne qu'elle s'adresse à un homme comme lui (3); mais il exprime ridiculement un amour mal fait pour une âme comme la sienne, et mal placé sur une femme incapable de le compren

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Enfin, surtout, il a tort, et ses travers, jusqu'ici excusables , nobles, héroïques même (6), deviennent une faute véritable quand , pour tous les ridicules, tous les vices qu'il voit autour de lui, il conçoit contre l'humanité cette haine violente qu'il ne cesse d'exprimer depuis la première scène jusqu'à la dernière :

Tous les hommes me sont à tel point odieux
Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux.

PHILINTE.

Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?

ALCESTE.

Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE.

Tous les pauvres mortels sans nulle exception
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien dans le siècle où nous sommes...

(1) Le Misanthrope, act. 1, sc. 1; act. II, sc. I.
(2) Id., act. IV, sc. II, III.
(3) Id., act. V, sc. VII.
(4) Id. , act. IV, sc. III.
(5) Id., act. IV, sc. I.

ALCESTE.

Non : elle est générale , et je hais tous les hommes ,
Les uns , parce qu'ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux åmes vertueuses (1).

Allons, c'est trop souffrir des chagrins qu'on nous forge ;
Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.
Puisqu'entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,
Traîtres , vous ne m'aurez de ma vie avec vous.

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter :
Mais , pour vingt mille francs , j'aurai droit de pester
Contre l'iniquité de la nature humaine,
Et de nourrir pour elle une immortelle halne (2).

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Vous avez bien fait, Molière, de frapper sur cette vertu insociable et orgueilleuse qui ignore les plus grandes de toutes les vertus , la modestie et la charité; qui ne sait pas aimer et plaindre les vicieux avec autant de douceur qu'elle doit avoir de haine pour le vice ; qui ne veut pas connaître cette forme délicate de la charité parmi les gens de bonne compagnie, la politesse ; et qui, pour un procès perdu et pour une maîtresse infidèle , se sauve en un désert et fuit l'approche des humains (3), oubliant que le devoir de l'homme de bien est de rester parmi les faibles et les méchants, pour les relever, les instruire, se faire estimer d'eux par l'exemple, aimer par la charite:

(1) Le Misanthrope, act. 1, śc. 1.
(2) Id., act. V, 8c. 1.
(3) Id., act. I, sc. I.

Avec cela vous l'avez fait amoureux, et amoureux d'une façon qu'il condamne lui-même (1), pour nous montrer que le sage inébranlable rêvé par l'orgueil stoïcien (2) ou par l'égoïsme épicurien (3) n'existe point; pour nous rappeler à l'humilité que doit entretenir en nous le sentiment de notre incurable faiblesse, et pour avertir les plus fermes de leur fragilité, comme le chant du coq avertit Pierre (4).

Enfin vous avez su, en nous peignant ces infirmités du sage, et en nous faisant rire de ses travers, nous inspirer pour lui, pour sa vertu, un sentiment de respect que ne peut diminuer tout le rire excité par ses boutades; et, à la fin de votre pièce, notre opinion sur lui reste celle qui était la vôtre, et que vous avez mise dans la bouche de la sincère Eliante :

Dans ses façons d'agir il est fort singulier ;
Mais j'en fais , je l'avoue , un cas particulier ;
Et la sincérité dont son âme se pique
A quelque chose en soi de noble et d'héroïque.

(1) Le Misanthrope, act. 1, sc. I.

(2) Sénèque , Epist., LIX, 14 : « Jam sapiens ille est, qui plenus gaudio , hilaris et placidus, inconcussus, cum diis ex pari vivit. » (3) Lucrèce, De rerum natura, lib. II, v. 7 :

Edita doctrina sapientum templa serena,

Despicerc unde queas alios , etc. (4) Matth., chap. XXVI, v. 75. « Mais le coup de maître est d'avoir fait Alceste amoureux ,

d'avoir courbé cette âme, indomptée sous le joug de la passion , et montré par là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage ,

El que dans tous les caurs il est loujours de l'homme.
Ce vers renferme toute la pièce. » F. Génin , Vie de Molière, chap. IV.

C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui,
Et je la voudrois voir partout comme chez lui (1).

Oui, on voudrait voir partout la sincérité et la vertu d’Alceste, avec plus d'indulgence et moins d'orgueil. Il se regarde comme trop au-dessus des autres pour pouvoir être homme d'honneur parmi eux (2): cet amour-propre, hélas ! c'est le défaut le plus enraciné dans le coeur même des plus sages.

L'amour-propre tient assez de place dans le monde pour qu'un prétendu moraliste ait voulu qu'il soit le mobile de toutes nos actions (3). Molière a fait une guerre sans trêve à l'amour-propre. Il est vrai que c'est une des sources comiques les plus fécondes. Il n'y a pas une de ses pièces où ce défaut ne soit mis en scène : « C'est l'amour-propre qui a engendré les précieuses affectant un jargon inintelligible, et les savantes engouées de sciences qu'elles ne comprennent pas; les pédants si orgueilleux de leur érudition indigeste, et les beaux esprits si vains de leurs fadaises rimées ; le manant qui épouse la fille d'un gentilhomme, et le bourgeois qui aspire à passer pour gentilhomme lui-même; les prudes qui affichent une sévérité outrée, et les coquettes qui étalent les conquêtes faites par leurs charmes; les mar

(1) Le Misanthrope, act. IV, sc. 1.
(2) Id., act. V, sc. VIII.
(3) La Rochefoucauld, Maximes.

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