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norable qu'on serait presque heureux de le voir devenir ce qu'il s'imagine être. Celui du Médecin malgré lui est si divertissant, avec sa bouteille aux juleps (1) et sa jovialité rabelaisienne, qu'on le voit, sans lui en vouloir, battre sa femme qu'il ruine, et plaisanter sur ses enfants qu'il laisse mourir de faim (2). Il est si gai qu'on lui pardonne tout : qu'il boive, qu'il mente, qu'il vole (3), qu'il aide à enlever une fille (4), et qu'il cajole une femme au nez du mari (5): le mari et le père, les trompés et les volés sont si niais, Sganarelle a tant d'esprit, qu'on applaudit toujours, et qu'on serait désolé de le voir pendre, comme le voudrait bien Lucas (6).

Hali, dans l'Amour peintre (7), est encore un vrai Mascarille ; et Mercure , dans Amphitryon (8), est le Mascarille divinisé, qui ne procure plus des esclaves aux fils de famille (9), mais des reines aux dieux.

la vie et des ouvrages de Molière, liv. I. Voir aussi D. Nisard ( Histoire de la Littérature française, liv. III, chap. ix, § 2), qui met trop de bonne volonté à trouver une morale à cette farce : « Sganarelle nous fait honte de la jalousie dans le ménage; il nous rend moins chatouilleux aux apparences, nous rassure pleinement sur notre mérite. » - J. Taschereau a raison de dire que Molière « n'eut évidemment d'autre but que celui de faire rire , et il était difficile à la vérité de le mieux atteindre. »

(1) Le Médecin malgré lui (1666), acte 1, sc. vi.
(2) Id., act. I, sc. I.
(3) Id., act. II, sc. VIII, IX; act. III, sc. II.
(4) Id., act. III, sc. VI, VII, VIII.
(5) Id., act. II, sc. iv, v; act. III, sc. III.
(6) Id., act. III, sc. VIII, IX.
(7) 1667.
(8) 1669.

(9) Célie de l'Etourdi; Isidore de l'Amour peintre; Zerbinette des Fourberles de Scapin.

Qui n'a ri à plein coeur en voyant Sosie battu et Amphitryon à la porte (1) ? Mais, pendant tout ce rire, où donc était la morale ?

Et qu'on ne dise pas que Molière s'est laissé aller à cette indulgence dans les débuts de sa carrière, aveuglé par l'exemple de ses prédécesseurs et de ses contemporains, entraîné

par

la nécessité de nourrir sa troupe et de faire rire à tout prix : c'est en 1669, quand il a donné le Misanthrope, le Tartuffe, l'Avare, après Amphitryon , que l'imitation antique peut excuser un peu ; c'est enfin quand il est maître et roi de la scène, qu'il joue devant le roi la désopilante farce de M. de Pourceaugnac, chef-d'oeuvre comique où , par malheur, les deux personnages intéressants, spirituels, actifs, les deux chevilles ouvrières de la pièce, sont la Nérine et le Sbrigani , qui se font réciproquement sur la scène cette apologie digne des cours d'assises :

« NÉRINE : Voilà un illustre. C'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour sauver ses amis, a généreusement affronté les galères ; qui, au péril de ses bras et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les entreprises les plus difficiles; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.

(1) Amphytrion, act. I, sc. 11; act. III, sc. II. Voir plus loin, chap. IX,

» SBRIGANI : Je suis consus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrois vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie, et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque avec tant d'honnêteté vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque vous fites galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille, lorsque avec tant de grandeur d'âme vous sûtes nier le dépôt qui vous étoit confié, et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avoient pas mé

rité (1). »

Dites que dans tout cela il y a de l'ironie : mais est-ce assez de l'ironie quand il s'agit de crimes pareils ? Est-il moral de faire reposer toute une intrigue touchante sur l'adresse de telles gens , à qui l'on s'intéresse nécessairement, parce qu'on s'intéresse au succès de ce qu'ils entreprennent ? N'est-il pas blessant de voir une honnête fille confier à ces directeurs-là son honneur et son amour (2)? N'est-on pas choqué de trouver qu’un amant délicat et distingué comme Eraste n'a pas honte de se faire le second d'un Sbrigani (3) ? Dans toute la suite de la pièce, le ridicule excellent dont est couvert M. de Pourceaugnac fait qu'aux yeux du spectateur Sbrigani a raison,

(1) M. de Pourceaugnac, act. I, sc. Iv.
(2) Id., act. I, sc. IV.
(3) Id., act. I, sc. yı; act. III, sc, I.

toujours raison, dans toutes les entreprises de son infâme industrie; et, à la fin, on est si bien pris au charme de cette joyeuse corruption, qu'on entend sans indignation chanter par toute la troupe :

Ne songeons qu'à nous réjouir :
La grande affaire est le plaisir (1)!

C'est en 1671, dans toute la force de son génie, quand il ne manque plus à ses chefs-d'oeuvre que les Femmes savantes et le Malade imaginaire, que Molière donne les Fourberies de Scapin , et qu'il exalte un héros de la même volée que Mascarille et Sbrigani , roi de la pièce d'un bout à l'autre, qui dresse les fils de famille à courir les filles (2) et à insulter leurs pères (3), qui vole plus effrontément que tous ses prédécesseurs (4), avec un entrain si victorieusement comique qu'il est impossible à l'âme la plus ferme de résister au fou rire causé par le mulet et la galère (6), et de n'être pas, malgré tous les principes, enchantée de voir réussir ces admirables fourberies. Il a tant d'esprit ! Les jeunes amours qu'il sert sont si gracieuses ! les barbons qu'il trompe sont si avares ! Que, pour comble, il charge de coups de bâton l'honnête maître dont il a volé l'argent et

(1) M. de Pourceaugnac, act. III, sc. X.
(2) Les Fourberies de Scapin, act. I, sc. II.
(3) Id., act. I, sc. IV.
(4) Id., act. II, sc. Iv.
(5) Id., act. II, sc. VIII, XI.

corrompu le fils (1), nous rirons encore et toujours, en dépit de la morale oubliée, et nous ne pourrons nous empêcher d'applaudir au triomphe final de ce Prince des Fourbes , entouré de sa messagère Nérine , de ses lieutenants Carle et Sylvestre, et de la foule des pères, des fils, des amantes qui subissent la toute-puissance de son génie diabolique (2).

On peut mettre en avant l'excuse que, tout en nous réjouissant par le triomphe des fourbes et des coquins , Molière nous les présente spirituels, mais coquins; risibles, mais coquins; bienveillants , dévoués même à leurs heures, mais toujours coquins ; en sorte qu'on ne sort guère de ce spectacle avec une grande estime pour eux, ni un grand désir d'avoir un valet comme Mascarille, Sbrigani ou Scapin.

Sans doute; et ce qu'il y a d'immoral dans tous ces personnages, ce n'est pas tant leur conduite , évidemment condamnable et condamnée par tout homme de sens froid, que le charme comique par lequel Molière sait atténuer ce sens chez le spectateur. On le répète, il faut une âme très-ferme pour retrouver, après ces impressions, toute la délicatesse de la vertu. Et on ne peut douter que les âmes du peuple ne perdent, à force de se courber sous ce vent du plaisir, l'énergique élasticité nécessaire

(1) Les Fourberies de Scapin, act. III, sc. II. (2) Id., act. III, sc. xiv.

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