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Ces deux fyllabes an & en ont un fon fi uniforme dans la Langue Françoife, qu'on les confond fouvent en les employant l'une pour l'autre; & il eft moralement impoffible de les diftinguer, fi l'on n'a pas recours à l'étymologie des mots. Ainfi pour fçavoir comment on doit écrire, mendier, menfe conventuelle, penchant, pente, venter & femblables, il faut favoir que ces mots tirent leur origine des Latins mendicare, menfa, pendere, ventus, &c. En fuivant cette maxime, on ne tombera jamais dans l'erreur où font aujourd'hui quelques Auteurs peu exacts, qui écrivent avec un a, mandier, manfe, panchant, pante, vanter, (en parlant du vent) & autres femblables.

Il y a pourtant quelques mots où cette fyllabe s'écrit par un a, quoiqu'elle ait un e en Latin, comme ramper, recommander, qui viennent de repere, commendare, & quelques autres que l'ufage apprendra.

Les Partifans de Richelet, s'il y en a, foutiendront fans doute qu'on doit confulter la prononciation, & qu'il faut écrire avec un a les fyllabes où il fonne. Mais il est aisé de prouver la fauffeté de cette propofition: car quoique la lettre e devant une n feule, ou fuivie d'une autre confonne, emprunte le fon de l'a, on ne laiffe pas cependant de l'y employer, comme on peut le voir par ces exemples: en, encens durcir, enfant, engourdir, enhardir, enjamber, enlever, enquête, enrichir, enfeigner, entendre, envahir, & mille autres, parce que tout le monde fait qu'il y a dans notre Langue un e, dont la prononciation eft la même que celle de l'a; tel eft encore celui qui termine les adverbes.

en

Il eft à remarquer qu'il ne fe trouve point de mot dans lequel la lettre n foit fuivie d'un b, d'une m & d'un p, parce que devant ces trois confonnes elle fe change ordinairement en m quoiqu'elle conferve le fon qui lui eft naturel, comme on le verra ci-après à la lettre M.

و

On ne doit excepter de cette regle que certains mots où l'e fe trouve précédé d'un i, comme ceux-ci, bienfait, chiens liens, mien, tien, & femblables, où l'e conferve le fon qui lui eft naturel : encore ne le conferve-t-il pas dans les mots client, clientelle, & quelques autres, où il prend le fon de l'a. Mais lorsque l'e fe trouve fuivi de la fyllabe ne comme en ces mots arene " ennemi, garenne, &c. il garde le fon qui lui eft naturel, n'empruntant le fon de l'a que dans les exemples ci-deffus; encore devant I'm & l'n finales, comme dans ces mots, Jérusalem, examen, &c. conferve-t-il le fon qui lui eft naturel, fi l'on en excepte la feule prépofition en.

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Il faut encore observer ici que la plupart, pour ne pas dire tous les mots François qui tirent leur origine des Latins en in, fe traduifent par en, & par conféquent qu'on doit écrire cendre, enter, entre, enflammer, entonner, & femblables, parce qu'ils font dérivés des Latins, cinis, inferere, inter, inflammare, intonare, &c.

DE LA LETTRE F.

On ne met plus la lettre fau mot baillif; & il y a quelques Auteurs qui la retranchent du mot clef, parce qu' 'elle n'y fonne point. Mais fi cette raison étoit valable, il faudroit aussi ôter dans les mots, plomb, blanc, rond, fang, almanach, fufil, Béarn, beaucoup, déferts, fouvent, & femblables, les lettres b c, d, g, h, l, n, p,f,t, & femblables, qui ne fe font point fentir; ce qui feroit abfurde & contre l'usage.

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Richelet & quelques autres retranchent encore cette lettre de quantité de mots où abfolument elle doit être admise, comme dans le mot affaire & femblables, parce qu'il eft compofé du mot faire & de la prépofition à, qui le plus fouvent à la vertu de faire doubler la lettre initiale du fimple dans les compofés, comme je l'ai prouvé ci-deffus aux lettres B & C. Ils la retranchent auffi fans aucun fondement des mots affecter, difficile, & femblables, où de tout temps elle a été refpectée parce qu'ils tirent leur étymologie des Latins affectare, difficilis, &c. Pour ce qui eft des mots où la double ff n'est admise que par ufage, on peut leur en accorder la réforme.

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Il n'en eft pas de même à l'égard de certains mots qui nous viennent des Grecs: Richelet a tort de les écrire avec une ƒ, puifqu'ils fe trouvent écrits avec un p & une h dans la Langue originale qu'on doit toujours imiter, autant qu'il eft poffible. L'Auteur de l'Officina Latinitatis dit à ce fujet, que puifque les Latins avoient une fauffi-bien que nous, & que néanmoins ils ont écrit par ph leurs mots qui defcendoient du Grec, il ne croit point qu'on doive changer cette maniere d'écrire. Je tâcherai d'appuyer ce fentiment à la lettre H.

DELA LETTRE G.

Cette lettre eft fujette aux mêmes regles que j'ai expliquées ci-deffus, en parlant du B, du C & de la lettre F; c'eft-à-dire, qu'elle doit doubler dans les mots où l'étymologie & l'ufage l'autorifent, quoiqu'elle n'y fonne point du-tout, comme

en ceux-ci: Affigner, doigt, étang, rang, réfigner, fang fangfue, figne, figner, fignifier, fouffigner, vingt, & femblables.

Il faut auffi obferver que le g, devant l'e & l'i ayant le même fon qu'un j confonne, il eft fort aisé de fe tromper en écrivant par je, ji, les mots qu'on doit écrire par ge, gi. Pour ne pas tomber dans ces fautes groffieres, il faut, quand on doute, avoir recours à l'étymologie, & pour-lors on connoîtra qu'on doit écrire avec un g les mots gelée, gémir, général gendre, genre, gigantefque, &c. parce qu'ils dérivent des Latins gelu, gemere, generalis, gener, genus, gigas, &c. ; & au contraire qu'on doit écrire avec un j confonne le mot de Jefus, jetter, jeudi, jeûner, jeunesse, &c. parce qu'ils tirent leur origine des Latins Jefus, jacere, Jupiter, jejunium, juventus, &c.

Il faut encore remarquer que le g devant l'a, l'o & l'u conserve le fon guttural qui lui eft naturel, comme on peut le fentir en ces mots gabelle, godet, ambigu, &c. Pour adoucir cette fyllabe dans plufieurs modes, tems & perfonnes des verbes terminés en ger, & même dans quelques fubftantifs, on ajoute un e après le g devant l'a, l'o & l'u. En voici des exemples: il mangea, obligeant, vengeance, geole, geolier, nageoire, vengeur, nageur,&c. Voyez, outre ces remarques, celles de la lettre C, au lieu de laquelle il eft fouvent employé,

DE LA LETTRE H.

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Cette lettre, comme on le verra dans la fuite de cet Ouvrage, eft une des plus maltraitées de notre Alphabet. Richelet & tous ceux qui aiment la nouveauté, la retranchent de tous les mots où elle ne fonne point: ils n'épargnent ni les noms propres, qui ne doivent jamais changer ni ceux qui font derivés de la Langue Grecque, ni ceux que nous avons tirés du Latin. Nous devrions, au moins par reconnoiffance refpecter ces fources, & ne pas défigurer des mots que nous avons été obligés d'emprunter de ces Langues fi fécondes. Auffi nos anciens Auteurs François prévoyoient, comme le dit le P. Buffier, qu'en quittant l'ancienne Orthographe, on perdroit la connoiffance des étimologies, qui font voir de quels mots Latins ou Grecs, viennent certains mots François. L'Auteur de l'Officina Latinitatis reconnoiffoit cette vérité constante quand il a dit qu'il faut prendre garde de ne pas écrire par qu les mots Grecs qui commencent par un chi comme chiromancie chaur, chorifte, &c. ni écrire chrême & Chrétien fans h. C'est le fentiment de la plus faine partie de nos Modernes, & la feule ignorance voudroit s'y oppofer.

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Où remonteront à préfent les prétendus réformateurs de Orthographe? Quels font leurs auteurs ? N'aurai-je pas droit de leur dire, ce qu'on a toujours objecté aux Héréfiarques : De qui tenez-vous cette doctrine, & qui vous a donné le pouvoir de l'enseigner?

Pour moi, je ne crains point de femblables reproches, puifque je cite des Auteurs, dont les Ouvrages ont été approuvés du Public. L'Auteur de l'Officina Latinitatis, dans fon petit Traité de l'Orthographe Françoife, dit, comme je l'ai rapporté ci-deffus à la lettre F, que puifque les Latins avoient une ƒ auffi-bien que nous, & que néanmoins ils ont écrit par ph leurs mots qui defcendoient du Grec, il ne croit point qu'on doive changer cette maniere d'écrire. Ce même Auteur, en parlant de la lettre T, ajoute qu'il faut reconnoître les mots dans lefquels cette lettre eft jointe avec une h; car quoique celle-ci ne change rien à la prononciation du T, c'eft une faute groffiere de ne pas écrire de cette forte the me, théatre, fympathie, Démofthene, &c.

Selon ces Principes, c'eft donc avec ch, ph, & th qu'on doit écrire en François la plupart des mots qui nous viennent du Grec, & qui fe trouvent dans cette Langue origi→ nale écrits avec un chi, un phi, ou un theta, foit que ces

lettres se trouvent au commencement ou au milieu des mots comme en ceux-ci, Chaldée, Anachorete, fophifme, améthyfte, & femblables.

Que répondront à cela les partifans de la nouveauté ? Seront-ils auffi téméraires que Richelet, qui après avoir retranché la lettre h des mots Rhétorique, Rhetoricien thême 9 Théologie, Thibaud, Thomas, & femblables, ofe s'en faire une espece de gloire, en difant que la lettre h dans tous ces mots ne fert qu'à embarraffer la plupart des François ?

Mais en vérité, n'eft-ce pas vouloir s'attirer la rifée plutôt que l'approbation du Public? Peut-on s'empêcher de prononcer Thomas, foit qu'on l'écrive avec une h ou fans h? Peut-on prononcer autrement que Philofophe, foit qu'on le life avec deux ff, ou avec deux pp & deux hh? Non fans doute ainfi toute la difficulté ne roule que fur le chi, comme en convient M. de Vaugelas dans fes Remarques fur la Langue Françoife, pages 205. 206. 207. 208. c'est ce qu'il faut examiner.

:

Les Novateurs n'écrivent, difent-ils, les mots Caldée au heu de Chaldée, Anacorete pour Anachorete, & Catécumena pour Cathécumene, & plufieurs autres femblables, que pour

empêcher qu'on ne prononce dans ces mots les fyllabes cha cho, & chu, comme en ceux-ci, chagrin, chofe, chûte. Cette raifon eft fpécieufe: voyons fi elle eft auffi bonne qu'ils le prétendent. On trouve dans Richelet Chirographaire, Chiromancie, Choriste, & Chorographie, tels qu'ils font écrits ici. Or il eft certain que la premiere fyllabe de ces mots se doit prononcer en ceux-ci comme dans les autres. Par conféquent il eft blamable d'avoir laiffé la lettre h dans ces derniers, fi elle y occafionne une faute; ou il a tort de la retrancher des premiers, fi elle n'y en occafionne pas. Quelle autorité peut donc avoir le fentiment d'un homme, qui nonfeulement refufe de s'accorder avec les Grecs, les Latins & tous les Savants du Royaume, mais qui ne s'accorde pas avec lui-même ?

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Outre cela, quels font les hommes capables de commettre ces fortes de fautes ? Les Étrangers, les enfants & les ignorants. A l'égard des premiers, ce n'eft pas à nous à étudier leur maniere de prononcer, c'est à eux à s'inftruire des caracteres de notre Langue. Ils ont des mots auffi-bien que nous, qu'ils prononcent autrement qu'ils ne les écrivent; & je n'ai pas encore oui dire qu'en faveur des François ils aient changé leur Orthographe. Pourquoi donc aurions-nous plus de déférence pour eux qu'ils n'en ont pour nous ? Quant aux enfants & aux ignorants, il faut néceffairement qu'ils acquierent la fcience par l'étude, puisqu'elle ne leur eft point infufe. Tous nos bons Maîtres d'école enfeignent à prononcer caritas, Kelydrus, Kirurgus corus Catecumenus, &c, quoique dans les Livres Latins on trouve charitas, Chelydrus, Chirurgus, chorus, Catechumenus, &c. Pourquoi ne veut-on pas qu'ils puiffent enfeigner à lire & à prononcer le François qui eft leur Langue naturelle, puifqu'ils enfeignent la maniere de prononcer une Langue qu'ils n'entendent pas généralement parlant? Il eft vrai qu'il y a des mots dont l'ufage depuis long-temps a retranché la lettre h: on écrit caractere, colere, corde, & trône, quoique ces mots foient dérivés des Latins character, cholera, chorda, thronus: mais ces mots doivent-ils fervir de regle pour tous les autres ? c'eft une exception qui ne doit pas porter préjudice au refte. De plus, il n'y a aucun bon Dictionnaire, qui n'avertiffe de la prononciation de ce caractere dans les mots dérivés du Grec & du Latin; on peut donc aisément éclaircir fes doutes.

Outre ces remarques, il faut encore obferver que lorsque

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