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paroles ont été pour nous l'expression de sa reconnoissance ; il en a chargé son ami, comme d'une dette sacrée, dont en expirant dans ses bras, illui a prescrit de s'acquitter! Hélas ! que n'a-t-il pu venir entendre de notre bouche quel prix il devoit attacher à ses écrits qu'il estimoit si peu !il auroit su que nous n'étions ni assez injustes, niassez ennemis du goût, pour exiger d'une plume élégante des productions volumineuses ; il auroit su que dans ses Essais dramatiques, nous avions reconnu le talent précieux de peindre et d'émouvoir, et singulièrement ce tour d'expression noble, facile et naturel, qui dans les belles scènes de Ca liste nous rappeloit la sensibilité, l'élégance et la mélodie dụ style enchanteur de Racine. Il auroit su que datis ses Héroïdes, nous l'avions jugé digne des poètes qu'il imitoit; et de quels poètes, Mona sieur? de Pope, du fasse et de Quinault; il auroit su qu'un seul ouvrage, tel que l'Epître d'Héloïse, étoit à nos yeux un monument du goût et de la poésie de notre siècle, plus précieux , plus hd. norable que des volumes qui n'attestent que la stérile vanité du faux bel esprit sans talent.

L'art d'imiter étoit le sien par excellence ; il le sentoit, non qu'il nanquât de verve et de fécondité. Dans son Epitre à M. Duhamel, où il a peint les délices de la campagne et les impressions de la nature sur une ame sensible et poétique, on a på voir avec quelle riche aboridance de couleurs it á rendu les effets de cette influence. Mais sõit que par un excès de modestie il se défiât de ses forces, soit que le travail de la création fût en effet trop pénible pour lui, ses pinceaux ne dédaignoient pas de s'exercer sur les dessins d'un autre ; et alors, plus sûr de son art, tout lui sembloit également possible. Ni la tristesse monotone des sombres esquisses d’Young, ni le coloris déjà si pur et si brillant de la prose de Montesquieu dans un tableau digne de l'Albane, ni le charme que les vers de Quinault avoient substitué au prestige des vers du Tasse dans la peinture d’Armide , rien ne l'intimidoit. Il avoit fait une étude si assidue et si profonde des ressources de notre langue , et des moyens de lui donner de la souplesse et de la grâce dans ses mouvemens variés, que les difficultés à vaincre étoient pour lui un nouvel avan, tage, et que ce qui auroit fait le désespoir d'un autre,, ne présentoit qu'un attrait de plus à son émulation.

Rien sans doute n'en étoit plus digne que le poème de la Jérusalem Délivrée , qu'il avoit dessein de traduire en vers. Il en avoit déjà tracé les premiers liyres , lorsqu'il apprit que l'un de nous s'occupoit du même travail : dès ce moment il y renonça. L'homme de lettres auquel il donnoit cette marque de déférence, eut beau vouloir s'y refuser, M. Colardeau , plus jaloux d'un bon pro. cédé que d'un bon ouvrage, sortit victorieux de ce combat de générosité. Que n'a-t-il pu se renou. veler à nos yeux, ce combat si honorable pour les lettres ! L'un des deux traducteurs du Tasse étoit destiné à recevoir l'autre ; et avec quelle satisfaction son ame delicate et sensible se seroit déployée dans le tribut de louanges que son estime lui préparoit ! Le destin ne l'a pas permis; mais à ce spectacle touchant dont vous êtes privés, Messieurs, j'en puis substituer un qui ne l'est pas moins. étoit ami du calme ; il se plaisoit dans la solitude, mais il vouloit qu'elle fût riante ou doucement mélancolique. Le chant des oiseaux étoit pour lui une harmonie délicieuse ; il passoit des nuits à l'entendre. Ecoute, disoit-il à son ami qui veilloit avec lui, écoute : que la voix du rossignol est pure ! Que les accens en sont mélodieux ! Ainsi devroient étre mes vers. Le chantre du printemps étoit le seul rival dont il se permit d'être envieux. Il ne sentoit point pour la gloire cette passion fougueuse , inquiète et jalouse , qui ne souffre point de partage ; mais il vouloit jouir en paix des faveurs qu'elle lui accordoit. La critique, disoit-il , me fait tant de mal que je n'aurai jamais la cruauté de l'exercer contre personne.

M. Colardeau n'avoit pas encore brûlé ce qu'il avoit écrit de la traduction du Tasse. Il a craint qu'après lui l'empressement à recueillir tous les fruits de ses veilles ne fit oublier sa résolution ; l'homme du monde qui se livroit le plus volontiers à ses amis, et avec le moins de réserve, s'en est défié pour la première fois ; il a senti que le courage d'anéantir un de ses écrits seroit au-dessus de leurs forces, et qu'il n'étoit réservé qu'à lui seul ; il s'est levé mourant , et comme ranimé pour faire une action honnête, il s'est traîné hors de son lit, et de ses défaillantes mains saisissant ses papiers , il a consommé son sacrifice.

Ce trait seul nous peindroit, Monsieur, une amé élevée et sensible, et telle étoit réellement l'ame de M. Colardeau : la délicatesse en étoit l'essence. Trop foible pour être violemment agité sans douleur, il chérissoit les émotions douces. Il est des poètes à qui l'aspect des majestueuses hora reurs de la nature, le bruit des vagues, la chute des torrens , le mugissement des tempêtes tiennent lieu d'inspiration : le génie de M. Colardeau

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Voilà , Monsieur, dans un homme de lettres, un caractère intéressant, et je n'en vois qu'un qui soit digne de soutenir le parallèle : c'est celui qui, avec la même honnêteté, a plus de force et de courage. Le premier se conciliera plus de bienveillance, le second plus d'estime. L'un est celui de ces esprits modérés, lians et tranquilles, qui jouissant de tout, ne se passionnent pour rien : timides amans de la gloire, ils lui consacrent leurs loisirs sans lui immoler leur repos; amis paisibles de la vérité, ils lui seront fidèles, mais non pas dévoués ; ils la suivront dans les sentiers applanis de l'opinion , et ils les sémeront de fleurs ; mais ils s'arrêteront aux bords des précipices. L'autre, plus véhément, est celui des esprits jaloux de l'objet de leur culte , et qui , pleins d'amour pour les lettres et pour ce qui les honore, ne peuvent se resoudre à les voir profaner. Ce caractère est plus compatible qu'on ne pense avec la bonté ; car il répugne à faire le inal, comme il répugne

le souffrir ; mais idolâtre des beaux-arts , en- i thousiaste du génie , il ose en être le vengeur, důt-il en être le martyr. Il voit une lice où les opiniops luttent ensemble, les unes en faveur de la malignité, de l'ignorance et de l'envie ; les autres en faveur du mérite, et pour la défense du goût, de l'esprit et de la raison : il croit voir le combat douleux, il s'en irrite et il s'élance ; soit qu'il espère contribuer à décider la vietoire , soit qu'il veuille au moins se donner la gloire d'avoir combattu, et ce caractère est le vôtre.

L'homme de lettres que vous remplacez, pacifique , indulgent, modeste., ou du moins attentif à ne pas rendre penible aux autres l'opinion qu'il avoit de lui-même, s'étoit annoncé par des talens heureux., qui, sans trop alarmer l'envie , gagnoient l'estime, et quelquefois déroboient l'admiration. Un goût pur, un esprit facile, un naturel ingénieux, faisoient delui un écrivain charmant. Une santé languissante annonçoit le peu de durée de cette fleur, qu'un souffle alloit sécher, et rendoit plus précieux encore l'éclat de ses couleurs et la douceur de ses parfums.

Vous êtes entré dans la carriène avec une résolution plus marquéeet une ardeur plusimpatiente

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