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en répandant un nouveau jour sur la littérature et sur la philosophie. Comment oserois-je donc, Messieurs, devant vous , et après vous, retoucher des tableaux que vous avez finis, ou traiter des sujets que vous avez épuisés? - Dans cette confusion d'idées, je cherche à me rassurer, non sur un ouvrage qu'on a daigné recevoir avec indulgence, mais sur un titre qu'on ne sauroit ni me contester ni m'envier , sur près de soixante ans de travaux consacrés à des études longues et pénibles. Non, Messieurs, nous ne rougirons point, vous de m'avoir accordé vos suffrages, moi , de les avoir sollicités. Vous avez prouvé de nouveau qu'il n'est aucun genre de littérature qui échappe à votre vigilance. Ceux qui désormais entreront dans la carrière avec plus de zèle que de talent, apprendront, par mon exemple, que de grands efforts pourront un jour leur mériter une récompense qui honorera leur vieillesse, et leur fera partager le surcroît de gloire qui doit infailliblement rejaillir sur les lettres. .

Les lettres et la gloire! Puis-je, dans le sanctuaire où elles reçoivent le même encens, prononcer leurs noms sacrés sans leur offrir un tribut d'admiration et de reconnoissance , sans publier les bienfaits qu'elles ont déjà répandus et qu'elles répandront encore sur le genre humain,

Il a toujours existé une classe ou plutôt une famille de citoyens respectables , qui, de généra

tion en génération, s'est dévouée à la poursuite du bien public. Dès son origine, les peuples étonnés la crurent inspirée des Dieux. C'est elle qui, par la douceur de sès accens, attira les hommes du fond des forêts, et qui, après avoir développé leurs facultés intellectuelles, employa la séduction du langage et l'autorité de la raison, pour les retenir dans les liens d'une dépendance mutuelle; famille pendant long-temps exposée aux vicissitudes des choses humaines, tour-a-tour persécutée et triomphante, chérie des bons prin: ces, à qui elle inspiroit des vertus, détestée des tyrans qui redoutoient jusqu'à son silence; famille aujourd'hui tranquille et florissante: tenant , chez les peuples civilisés, à tous les ordres de citoyens; fière de lire dans ses fastes immor: tels les noms de César, de Marc-Aurèle et de Frédéric; plus fière d'y trouver ceux d'Homère, de Newton, de Montesquieu et de tant d'autres grands hommes, associés, pendant leur vie, au ministère de l'instruction, et devenus, pour la postérité, les représentans de leur nation et de leur siècle.

Je parle comme ces vétérans qui, au-souvenir du corps

où ils ont passé leur vie, s'enorgueillissent des héros qu'il a produits et des services qu'il a rendus à l'état; vous me le pardonnerez, Messieurs. J'ajoute que si les lettres ont eu tant d'obstacles à surmonter , il faut s'en prendre uniquement au hasard, dont les lentes faveurs ne nous ont dévoilé le secret de l'imprimerie que vers le milieu du quatorzième siècle. Avant cette époque, qui devoit tôt ou tard changer la face des choses, l'extrême rareté des livres opposoit un obstacle invincible aux progrès de la doctrine. Dans cette Grèce, que je cite encore, et que je ne saurois oublier sans être accusé d'ingratitude, lorsque des vérités importantes se révéloient à l'homme de génie, ne pouvant se produire ay grand jour, elles se desséchoient et périssoient comme ces plantes qui ne sont jamais exposées aux rayons du soleil. Aujourd'hui chaque découverte , annoncée solennellement, réveille tous les esprits, se perpétue par l'admiration ou par l'envie, et se transmet d'âge en åge, avec le nom de son auteur, avec les nouvelles découvertes qu'elle a fait éclore.

Autrefois on citoit les souverains ou les particuliers qui avoient formé des collections de livres. Lorsque Xerxés enleva la petite bibliothèque de Pisistrate, ce fut une perte immense pour Athè. nes; et quand le calife Omar ordonna de brûler la bibliothèque d'Alexandrie, ce fut une perte irreparable pour toutes les Nations. Aujourd'hui, si la flamme dévoroit la plus riche bibliothèque de l'Europe, les lettres ne perdroient qu'un petit nombre de livres uniques, qui ne sont nullement nécessaires, puisqu'ils sont si rares.

Dans ces anciennes républiques , où une multitude ignorante décidoit des plus grands intérêts sans les connoître , le sort de l'état dépendoit souvent de l'éloquence ou du crédit de l'orateur; c'est ainsi que le jeune Alcibiade entraîna follement les Athéniens à cette fatale expédition de Sicile, et que les conseils de Démosthène furent presque toujours préférés à ceux de Phocion. Aujourd'hui les discussions par écrit, si faciles à multiplier, ramènent bientôt les opinions qu'avoient égarées les discussions de vive voix, et l'ignorance ne peut plus servir d'excuse à l’er

reur.

Tels sont, en partie, les avantages que nous devons à l'art de l'imprimerie. Il avoit fallu des milliers d'années pour ouvrir aux Nations le commerce des idées ; il a fallu plus de deux cents ans pour l'étendre en le délivrant des lois prohibitives. Nulle puissance ne pourra dans la suite suspendre son activité. Ces nombreux dépôts des productions de l'esprit , cette foule d'institutions en faveur des sciences et des arts , l'estime accordée aux efforts, la gloire attachée aux succès, et cette flamme dévorante qui tourmentera les ames tant qu'il restera une vérité à découvrir, tout annonce la stabilité de l'empire des lettres.

Ils ne reviendront plus ces longs intervalles de temps, où la nature en silence sembloit réparer ses forces, et travailler, en secret, à une nouvelle génération d'intelligences bientôt ensevelies dans l'oubli. Un jour éternel s'est levé, et son éclat, toujours, plus vif, pénétrera successive

mênt dans tous les climats. Chaque siècle, héritier des vérités du siècle précédent, aura soin de les rendre avec, usure au siècle qui doit le suivre. Les triomphes du mauvais goût seront passagers, puisque les modèles du bon goût subsisteront toujours. Il paroîtra peut-être moins de génies; mais des écrivains estimables ne cesseront de s'armer pour la défense des lois et des

mours.

Nous devons l'augurer , d'après le spectacle qui depuis quelques années frappe nos regards. L'amour des lettres et l'esprit de bienfaisance semblent agiter de concert la société ; on court , pour ainsi dire , à la conquête des connoissances et des vertus, comme on couroit, il y a deux siècles, à la conquête des trésors du Nouveau-Monde. Des hommes de bien, et c'est maintenant le titre le plus cher à leurs yeux, se sont ligués pour subvenir aux besoins de l'indigence. Les sociétés lîttéraires ont vu leurs tableaux s'ennoblir, et leur domaine s'accroître. Il faut, pour se présenter aux concours qu'elles ont établis, tantôt remonter aux principes de la morale, tantôt découvrir dans l'histoire des exemples ou des leçons; d'autres fois proposer de nouvelles vues sur la médecine, l'agriculture, le commerce, l'industrie et les arts. Vous-mêmes, Messieurs, vous avez été revêtus de la plus touchante des jurisdictions, et c'est à votre tribunal qu'on vient dénoncer, non

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