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des écrits dangereux ou des actions criminelles, mais des ouvrages utiles et des vertus obscures.

Quelles seront désormais les bornes de nos découvertes ? La voix de l'humanité parviendra-telle à se faire entendre de tous les cours, et la raison, plus éclairée , suffira-t-elle pour maintenir par-tout l'harmonie et le repos? Qu'il me soit permis de renvoyer la solution de ce problème à l'expérience des siècles à venir, et d'observer seulement

que

les lumières, en dépouillant les passions des préjugés qui semblent justifier leurs excès, opèrent le plus grand des biens qu'on puisse procurer aux hommes, celui de diminuer la masse de leurs maux.

La France va sans doute se ressentir de cet heu. reux effet; elle voit ses représentans rangés autour de ce trône d'où sont descendues des paroles de consolation, qui n'étoient jamais tombées de si haut, et qui ont laissé dans les cours une impression profonde. Ils sont venus poser les fondemens inébranlables de la felicité publique. Jamais entreprise de plus grande importance et de . plus difficile exécution; mais aussi jamais assemblée nationale ne réunit plus de talens , d'instruction et de courage; et comme s'il étoit dans l'ordre des destinées que le plus beau des projets fût secondé par les plus favorables circonstances, il a fallu qu'il fût formé sous un Roi, le meilleur citoyen de son Royaume, dans une Nation chez qui l'amour du bien est aussi ardent, que

celui de la gloire, et dans un siècle où l'art de penser a le plus médité sur l'art de gouverner. C'est sous de pareils auspices que s'achève un ouvrage qui doit être le complément des plus sages constitutions, et la preuve la plus éclatante du progrès des lumières.

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De M. le Chevalier 'DE BOUFFLERS, directeur de

l'Académie françoise, au discours de M. l'abbé BARTHÉLEMY.

Monsieur,

Dans ce mélange continuel, et souvent trop inégal, des biens et des maux qui sont le partage du genre humain, l'Académie éprouve quelquefois des joies vives; mais elle est condamnée à n'en point connoître de pures; sa destinée est de n’acquérir qu'en perdant: aussi commence-t-elle par jeter un regard de tristesse sur le vide de la place qu'elle donne ; et même en y admettant un homme que de tout temps elle avoit désiré d'y voir, elle y cherche encore un homme qu'elle auroit voulu toujours y conserver.

L'utile Académicien que vous remplacez , Monsieur, n'a plus besoin d'éloges ; le premier juge, en fait de monumens , vient de lui en élever un immortel. Tout ce que j'oserois dire après vous seroit à peine entendu, et, quand vous avez fini de parler, c'est encore vous que l'on écoute. Ce n'est donc point pour rien ajouter à l'honneur de M. Beauzée, mais pour satisfaire à mon devoir, que j'essayerai de fixer encore un moment l'attention sur cet homme estimable, qui le méritoit si bien , qui l'ambitionnoit si peu.

S'il est, comme dit Horace, une récompense assurée à la vertu discrète, comment la refuser, et sur-tout dans des temps où cette vertu devient si rare , comment la refuser, dis-je, à un homme simple , droit et toujours semblable à lui-même; qui, dans la guerre éternelle des passions, des opinions, des cabales , des intrigues, a su conserver sa franchise et sa neutralité; qui , libre de soins, insensible à l'éclat, indifférent pour la richesse, préféroit à tout l'étude, la paix , l'amitié, da vertu , et s'occupoit, en silence, non du bien qu'il pouvoit acquérir, mais du bien qu'il pouvoit faire? · Tel fut le caractère de M. Beauzée. La fortune lui avoit tout refusé : mais il ne lui demanda rien ; et pendant qu'il se contentoit du modique fruit de ses travaux littéraires, il vit au moins que ses amis ne partageoient point pour lui sa résignation. Beaucoup de secours lui furent. of

ferts; presque tous ont été refusés. En vain essayoit-on d'exiger son secret, pour obtenir son aveu. S'il accepta quelquefois le service , il refusa toujours la condition. Il voulut honorer ceux qu'il avoit choisis pour ses bienfaiteurs, en s'honorant de leurs bienfaits ; et dans sa manière de leur devoir, il leur disputa le prix de la générosité. Du reste, plaçant tous ses plaisirs dans la satisfaction intérieure, et sa gloire dans l'estime de ses amis, on l'a , dans tous les temps, vu tranquille au milieu du tumulte qu'il fuyoit, isolé au milieu du monde qu'il aimoit, étendre ses idées , borner ses voeux, trouver le bonheur en luimême, et joindre à chaque instant son consentement à sa destinée.

La jeunesse de M. Beauzée fut consacrée à l'étude des sciences exactes ; il y puisa le mépris de tout ce qui n'est pas vrai, et leur dut peut-être cette justesse de conception, cette rectitude de jugement, qui nous ont été souvent d'un grand secours dans nos travaux académiques. Il fut porté depuis vers l'étude de la grammaire, par cet attrait particulier qu'on peut regarder comme l'instinct de l'esprit; et malgré le désavantage d'écrire après tous les hommes éclairés qui ont réfléchi sur cette matière abstraite, il y répandit des lumières, et la soumit à des principes inconnus avant lui; également judicieux, soit qu'il suive ses devanciers ou qu'il les abandonne, il ne paroît point s'égarer lorsqu'il s'écarte de leurs traces ; et lorsqu'il raisonne comme eux, on voit encore qu'il parle d'après lui.

En effet, dans l'histoire du monde, rien n'est plus obscur, mais en même temps rien n'est plus intéressant que la formation des langues. L'esprit, toujours impatient de son ignorance, voudroit s'élever à toutes les origines, et descendre dans toutes les profondeurs. Il aime quelquefois, à se transporter vers ces temps inconnus à l'histoire, perdus pour la tradition, et presque inaccessibles à la pensée , où les hommes, jusques-là condamnés à tous les ennuis et à tous les dangers, excédés du pénible soin d'une subsistance toujours mal assurée , las d'être seuls quand ils pouvoient être plusieurs , honteux d'être foibles quand ils pouvoient accroître leurs forces, et tristes de ne voir que des rivaux sous des traits qui sembloient leur annoncer des amis, essayèrent , dit-on, de s'unir pour se défendre, et de s'entendre pour se réunir.

Dans ces rencontȚes , d'abord inquiétantes, on devint, par degrés, plus hardi; la ressemblance des traits, l'analogie des organes, produisirent bientôt la confiance, ensuite la familiarité, ensuite l'imitation. Les premiers cris, suggérés par la nature , entendus au loin, diversement modifiés et fidèlement répétés, servirent aux premières conventions; et après beaucoup d'essais, un signe sonore, facile à produire en tout temps, à renouveler au besoin, à varier dans l'occasion, à reconnoître jusques dans l'éloignement et dans

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