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et

principes ou par sentiment, ils la respecteroient encore dans leurs écrits, pour le succès même de, leurs écrits ; car les hommes adoptent volontiers des principes commodes pour leur usage particulier ; mais il n'applaudissent en public qu'à la morale la plus sévère et aux vertus les plus héroïques. Voyez à nos spectacles, a dit un poète célèbre, qui préside à cette assemblée, que

l'on regrette de voir et d'entendre si rarement :

... Voyez à nos spectacles,
Quand on peint quelque trait de candeur, de bonté,
Où brille en tout son jour la tendre humanité,
Tous les cours sont remplis d'une volupté pure;

Et c'est là qu'on entend le cri de la Nature. Les vertus tiennent aux vérités; elles s'appellent et s'enchaînent réciproquement: il est même desvertus qui sont l'ouvrage seul des lumières. Le mot d'humanité étoit absolument inconnu dans les temps d'ignorance; c'est une vertu des peuples. instruịts , qui ne peut naître que dans une ame dont la sensibilité naturelle s'est élevée et épurée par la réflexion.

C'est sur-tout ce principe de bienveillance universelle, que les gens de lettres ne cessent de répandre et d'inspirer; le but de leurs travaux seroit d'éteindre les haines nationales toujours aveugles. et cruelles, et de rapprocher tous les peuples par l'attrait des arts et les besoins de l'esprit, lorsqu'ils. sont divisés par les fantaisies du luxe , et par les préventions d'un orgueil puéril.

Si les hommes pouvoient jamais se désabuser de la fureur des guerres, la plus barbare de toutes les extravagances humaines , ce seroit l'ouvrage de cet esprit philosophique, si calomnié ou plutôt si méconnu, qui s'élève au-dessus des passions et des préjugés du moment, et qui embrasse dans ses vues le bonheur de toute l'espèce humaine. Mais si l'ambition , l'orgueil, la cupidité, et surtout l'ignorance où trop de Souverains auront toujours soin de tenir leurs peuples, ne nous per mettent pas de nous livrerà une si douce espérance, nous devrons du moins à la philosophie de diminuer les horreurs de la guerre et d'en bannir les cruautés inutiles.

Peut-on se rappeller sans horreur que deux héros de l'antiquité, distingués sur-tout par la douceur de leurs moeurs , César et le second Africain, firent couper les mains à des milliers de prisonniers ? Cette barbarien’a point révoltéles écrivains qui nous ont laissé l'histoire des deux héros. Ces prisonniers n'étoient pas romains; alors un citoyen étoit tout, un homme n'étoit rien. Maintenant on commence à savoir qu'il est des devoirs antérieurs à toutes les conventions; devoirs qui lient chaque homme à tous ses semblables , quels que soient leur pays ou leurs opinions. Si un général moderna vouloit imiter César et Scipion, il ne seroit qu'un brigand aux yeux de l'Europe entière, et la nation qui laisseroit son crime impuni seroit regardée

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comme indigne d'être mise au rang des nations civilisées.

Les anciens romains donnoient une couronne à celui qui avoit sauvé un citoyen; dans la dernière guerre nos officiers promirent une récom. pense aux soldats, qui après la bataille sauveroient la vie à un ennemi blessé. Turenne exécuta à regret l'ordre cruel de dévaster un pays fertile, et de con: damner à la mort horrible et lente qui suit la misère, un peuple innocent, tranquille et désarmé. Nous osons croire

que dans ce siècle, Turenne eût fait plus que gémir sur ces malheureux. Le courage qui s'expose à la mort pour mériter la gloire , appartient à tous les siècles; mais le courage

de défendre l'humanité, même au risque d'une disgrâce , n'appartient qu'à des siècles éclairés.

Le droit d'aubaine , Messieurs, ce droit qui ou. trageles nations, et que toutes les nations conser voient en le detestant, n'avoit pu être aboli parmi nous, par la raison étrange que cette loi barbare étoit la plus ancienne loi de la monarchie; la philosophie est venue : elle a dit aux Rois, aux Ministres, à l'Europe, que si la plus ancienne loi des nations étoit une loi barbare, c'étoit une rai. son de plus pour en effacer la bonte en se hâtant d'anéantir son activité.

C'est en partie , Messieurs, aux lumières et au zèlede mon prédécesseur que l'Europe a cette obli: gation; entraîne

par le cours de mes idées , trop long-temps suspendu l'hommage que je dois

j'ai e sa mémoire; mais tout ce quej'ai dit jusqu'ici de l'avantage des lumières, a déja commencé son éloge:

M. l'abbé De la Ville fit ses premières études chez les Jésuites ; ses heureuses dispositions n'échappèrent pas à l'ạil de ses maîtres, qui n'oublièrent rien pour l'attirer à eux, et qui surent y parvenir.

Il entra donc dans cette société, dont le sort fut toujours d'essuyer ou de susciter des orages. Il aimoit le travail et les lettres ; peut-être même l'esprit dominant du corps dont il étoit membre, n'étoit-il pas tout-à-fait étranger à son caractère; mais il sentit que le sacrifice de la liberté n'est raisonnable et ne peut même avoir un véritable prix qu'autant qu'il se fait toujours librement; il ne voulut point lier le système de sa vie à la volonté d'un moment; il sortit de la société des Jésuites, pénétré des sentimens d'attachement et d'estime qu'il leur conserva jusqu'au dernier instant.

Peu de temps après , ayant accompagné M. de Fénelon, ambassadeur en Hollande, il fut employé avec le caractère de ministre dans des né. gociations également importantes et délicates : obligé de traiter avec les ministres des nations ennemies, il sut forcer leur estime par son caractère, et mériter de s'en faire craindre par ses talens. En traitant avec les Hollandois qu'il falloit disposer à la paix, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'ils obéissoient à la vieille et profonde haine qui les animoit contre la France, plus qu'ils n'écoutoient les conseils d'une politique sage et éclairée ; et s'il ne parvint pas à empêcher les effets de leurs disposi. tions, il en changea du moins le principe en affoiblissant leur animosité.

M. l'abbé De la Ville auroit pu espérer les plus grands succès dans la carrière des négociations , lorsqu'il se vit appelé à un emploi où l'on ne doit guère s'attendre à être récompensé de ses travaux par les honneurs , ni dédommagé de ses sacrifices parla gloire. Ilselivraaveczèle aux fonctions d'une place moins brillante, parce qu'il espera qu'il pourroit y être plus utile.

Le mérite d'un homme toujours chargé des secrets de l'état, est lui-même un secret qui ra: rement se révèle. Condamné par son devoir à ensevelir dans les ténèbres les preuves de ses talens , l'honneur le forçoit à renoncer à la gloire ; mais son mérite devint bientôt éclatant par les marques singulières d'estime et de considération que s'empressèrent de lui accorder les différens ministres dont il exécuta les ordres, et dont peut-être il dirigea quelquefois les vues et les projets.

Il avoit fait une étude approfondie de notre langue; le style de ses dépêches étoit noble, simple et correct , tel en un mot qu'il doit être , lorsqu'on fait parler des hommes d'état, qui, toujours occupés de grands objets , ne doivent avoir que de grandes idées.

N'ayant jamais à traiter qu'avec des étrangers , il devoit être discret; mais il étoit dispensé d'être

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