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règne dans ses satires diminue beaucoup de 6on mérite. » La Harpe débute ainsi en donnant son opinion sur Perse : « La gravité, la. sévérité de la morale , beaucoup de concision et beaucoup de sens sont les attributs de ce poëte; mais l'excès de ces bonnes qualités le fait tomber dans tous les défauts qui en sont voisins.

Qui n'est que juste est dur; qui n'est que sage est triste,

a si bien dit Voltaire, et cela est vrai des ouvrages comme des hommes. La gravité stoïque de Perse devient sécheresse; sa sévérité que rien ne tempère, vous attriste et vous effraie j sa concision outrée le rend cbscur , et ses pensées trop pressées vous échappent. Aussi est-il arrivé que bien des gens, rebutés d'un auteur si pénible à étudier et si difficile à suivre, l'ont jugé avec humeur et en ont parlé avec un mépris injuste, ( comme nous l'avons vu plus haut ). D'autres qui l'estimoient en proportion de ce qu'il leur avoit coûté àentendre, l'ont exalté outre mesure, comme on exagère le prix d'un trésor qu'on croit posséder seul. » Rien de plus judicieux que ce jugement de la Harpe. Il le développe d'une manière assez détaillée, et parle des principales imitations de Boileau j, sur-tout de ce vers si connu:

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

qui dans l'original ne tient que la moitié d'un vers:

Hoc quôd loquor indè est.

Il rappelle aussi la belle prosopopée de l'avarice que nous avons déjà citée, et dont Boileau , on ne sait pas trop pourquoi, n'a imité que la moitié. Il trouve une grande singularité dans l'admiration de Perse pour Horace , ces deux auteurs se ressemblant si peu quant au style et à la manière de rendre les pensées. Dusaulx, traducteur de Juvénal, et qui n'avoit pas pour Perse les mêmes yeux que pour son auteur favori, trouve que ses six satires sont un énigme en 700 vers. Il lui reproche d'être plus singulier qu'original, et, quant au style, plus succinct que précis; de s'être cru philosophe, parce qu'il s'étoit rempli la tête de maximes outrées; d'avoir employé des figures qui ne sont pas toujours bien soutenues, etc., etc. L'abbé Lemonnier a tracé en peu de mots le parallèle des trois satiriques latins : « Horace, dit-il, me seinble un courtisan flatteur, Juvénal un déclamateur misanthrope, et Perse un philosophe sage. (Lemonnier a traduit Perse). Le premier a frondé les gens obscurs et sans défense; il a caressé les vices de ses illustres protecteurs et les siens propres, et il en avoit. Il avoit tous ceux qui sont compatibles avec la paresse et l'indolence d'un épicurien. On peut dire de lui:

Dat veniam corvis , vexât censura columbas.
« Il épargne les forts et déchire les foibles. »

Le fougueux Juvénal étoit bien aise, si j'ose ainsi parler, de trouver le genre humain corrompu pour avoir droit de le déchirer avec humeur. Perse , l'ami de la vertu> déteste le vice plus que le vicieux. »

Si, après avoir exposé l'opinion de nos maîtres , il nous est permis, à nous, leur foible élève, de rendre l'impression que nous a faite une lecture assez attentive des trois satiriques en question , nous dirons qu'il nous paroît qu'Horace conduit son lecteur par un chemin de fleurs; il le pique quelquefois jusqu'au vif, niais les touffes de roses amortissent la douleur et empêchent la blessure de saigner. Juvénal promène sa vietime coupable parmi des rochers âpres, couverts d'arbustes et de buissons hérissés de longues épines, qui sans pitié et quelquefois sans pudeur, déchirent impitoyablement la chair et enlèvent le morceau. Je passe avec Perse dans une grotte obscure : les saillies du roc qui la garnit dans l'intérieur, blessent; mais la plupart de ses pointes sont émoussées par le temps. Si notre opinion sur les trois satiriques n'est pas la plus juste , au moins nous pouvons assurer qu'elle est marquée au coin de la plus grande impartialité.

Nous terminons ici les jugemens que l'on a portés sur Perse, et nous concluons de tant de contradictions, que cet auteur n'a été jugé sévèrement que par les gens effrayés de son extrême concision , et qui ne se sont pas donné la peine de l'approfondir. Il a été long-temps méconnu, mais maintenant on commence à l'apprécier, et la bonne édition que vient d'en donner M. Achaintre , doit applanir le reste des difficultés qui pourroient encore embarrasser quelques lecteurs. Nous nous sommes convaincus, en parcourant son travail, qu'il a été en droit de dire, comme il l'a fait à la fin de l'argument de la 1 .re satire : Si attentéperpenderis et ex nostro commentario et ex nostrâ dialogi forma et distinctione , non tantoperè obscurus videbitur noster _, quantoperè sib£ Jinxerunt interprètes nonnulli ; chm,si unum. ( primœ satirœ ) exceperis locum ( à versu $o usque ad Q 3 quem suspicor interpolatum , aut immutatum et truncatum, timoré Ne rouis y à Cornuto , vel à Rasso satirarum persianarum editôreprimo ) , omnia aequè tibi , inquam, plana et intellecta facillima vide~ buntur; et, ut spero 3 luce etiam clariora lucebunt.

Les principaux commentateurs de Perse sont : J. Britannicus, J. Murmellius , Bartli. Fontius, I. Casaubon1, Eilh. Lubinus, Th. Marcilius, J. Tornorupœus, Joann. Bondius ( Jean Bond ) , si connu par ses notes sur Horace, M. Achaintre, etc., etc. MM. Selis et Lemonnier ont aussi beaucoup contribué à l'intelligence des satires de Perse par les notes qu'ils,ont ajoutées à leurs traductions. Mais je ne dois pas oublier d'indiquer au lecteur une excellente dissertation sur le

i Le commentaire de Casaubon passe pour le meilleur; aussi Scaliger disoit: au Perse de Casaubon, la sauce vaut mieux que le poisson. V. la Secunda. Scahgerana, de 174o, Tom. II. P. 359.

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