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SCENE I V. TIMOPHANE, ISMÉNIE.

TIMOPHANE.
C'Est

’Est vous, vous seule, que j'implore.
Vous qui savez me plaindre & qui m'aimez encore.
Ma mere, moderez son injufte courroux.
Ces débats malheureux étaient-ils faits pour nous?
Et qu'ai-je fait, ô Ciel! pour mériter sa haine ?
Pourquoi ? quelle puissance inflexible, inhumaine,
M'oblige à renoncer à ces liens sacrés,
Si puissans sur mon cæur , fi long-tems adorés ?
Hélas ! s'il ne fallait pour appaiser mon frere
Qu'abandonner ce rang, objet de sa colere,
Timophane aisément pourrait le désarmer.
Je peux mourir pour lui, mais non cesser d'aimer.
Je puis immoler tout , mais non pas Éronime,
Non pas ce sentiment fi vrai , fi légitime,
Le trésor de mes jours, l'aliment de mon cæur.
Hélas ! il ne sent pas mes feux & mon bonheur.
Il ne voit ne connait que son devoir austere.
Mais vous, ma mere , vous, plus tendre & moins

severe, Į'amour qui m'asservit vous est-il étranger ? Concevez cet effort que l'on ose éxiger.

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Je pourrais de mon cæur , dont je n'ai plus l'empire,
Arracher cet objet pour qui seul je respire !
Non, ne l’esperez pas ; je le voudrais en vain.
Ah! plûtôt sans troubler mes væux ni mon destin,
Ah ! laissez , sous les yeux d'une épouse adorée
S'embellir de mes jours l'innocente durée.
Daignez fléchir mon frere, & je puis en ce jour
Chérir également la Nature & l'amour.

ISMÉNIE.
Tu te fattes, mon fils, d'une espérance vaine.
Cet amour insensé qui t'aveugle & t'enchaîne,
Dérobe à tes regards les maux que je prevoi ,
Et qui vont t'accabler en retombant sur moi.
Tu n'en saurais douter, ton frere eft inflexible.
Le
rang où tu prétends à ses

yeux

est horrible, Et nos Républicains pour t'arracher ce rang, Pour t'arracher le jour , voudraient verser leur fang: Vois l'avenir affreux qui pour toi se prépare. Tu t'imposes la loi de devenir barbare. Tu n'as point d'autre efpoir, pour vivre, pour regner; Dans le sang de ton frere il faudra te baigner. Il faut exterminer tous ceux dont le courage Chérit la liberté, déteste l'esclavage. Après ces premiers coups que ta main doit porter, Dans ce chemin sanglant ne crois

pas

t'arrêter : Sous le glaive & les fers la haine renaissante, Tes craintes , tes périls, & la mort menaçante Reproduiront encor de nouvelles horreurs ; Tu seras 'effrayé de tes propres fureurs. Les Peuples entourés du meurtre & des supplices, Ces Peuples inconstans dont tu fais les délices ,

Frémiront des malheurs qu'ils se sont préparés,
Et maudiront tes jours par toi-même abhorrés

.
Que dis-je ? cet objet de tant d'idolâtrie ,
Qui commande à ton ame & regne sur ta vie ,
Dans ton cæur revenu de ses premiers transports
Aigrira chaque jour le fiel de tes remords.
Tu lui reprocheras le sang de tes victimes,
Tes jours empoisonnés , tes tourmens & tes crimes.
Tu viendras près de moi , du moins en ce moment,
Porter ton désespoir & ton accablement.
Mais rappellés alors dans ton ame éperdue ,
Tes forfaits, & mes maux retracés à ta vue,
Reviendront t'accabler de reproches cruels .
Et te repousseront de mes bras maternels,

TIMOPHANE, Ah! grands Dieux !

ISMÉ NIE.

Tu frémis à cette affreuse image. Va, je ne verrai point ces maux que je prélage; Et mon trépas du moins préviendra tant d'horreurs. Mon fort est décidé ; fi tu regnes, je meurs.

TIMOPHANE. Qui? vous ! ô Ciel !

ISMÉNIE. Mon fils , ton caur n'est point farouche, Si le soin de mes jours, si ma douleur te touche , Ose enfin préferer à l'amour, à fa loi, Ce tendre cri du sang qui te parle pour moi. Cette idole orgueilleuse , à tes desirs fi chere, Ne t'a point commandé d'assassiner ta mere. Ce penchant dont je vois que ton cour se remplit, Doit céder par degrés au tems qui l'affaiblit.

Mais la Nature , seule immuable , immortelle,
Inspire un sentiment aussi durable qu'elle.
Ton cour que j'ai formé me chérira toujours,
Mon fils, ne flétris point le reste de mes jours.
Épargne moi, mon fils , l'horreur insupportable
De mourir malheureuse en te laissant coupable.
Prends pitié de mes maux & de ta mere en pleurs.
Ah ! ton cæur est-il fait pour brayer mes douleurs?
Je tombe à tes genoux ....

ΤΙΜ Ο Ρ Η Α Ν Ε. .

Quel transport vous égare ! Vous à mes pieds ! ô! Ciel !

ISMÉNIE.

J'y resterai, barbare.
J'expirerai du moins en étendant mes bras
Vers mon fils révolté que je n'attendris

pas. TIM OPHANE. "Ah! vous en triomphez. . J'en mourrai ; mais n'im

porte, Je ne réliste plus , & ma mere l'emporte. Eh! bien, il faut combler mon malheur & vos veux, Éloignez pour jamais , éloignez de mes yeux Cet objet que j'immole & que toujours j'adore ; Je ne réponds de rien , fi je la vois encore. Ah! si vous avez cru me fauver à ce prix, Vous vous trompez, hélas ! votre malheureux fils Ne veut point aujourd'hui, pour finir sa misere, Attenter à des jours qu'il consacre à la mere. Mais ce cruel effort , mes regrets , ma douleur, Ces næuds que je déchire en déchirant mon cœur , Et cet accablement d'une ame qui fuccombe Sous vos yeux par degrés me creuseront ma tombe.

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Timophane , du moins, n'aura pu vous trahir ;
Et malheureux par vous, mourra fans vous hair,

ISMÉNIE,
Le Ciel à tes vertus doit être plus propice.
Va, ne te repens point d'un si beau sacrifice,
Je sens tout ce qu'il coûte , & t’en admire plus.
Ne crois pas que pour toi tous les biens soient perdus,
Eftre chéri des tiens, jouir de ma tendresse,
Adoucir par tes soins le poids de ma vieillesse,
Tel doit être ton fort : est-il si malheureux?
Va, ces plaisirs sont faits pour un caur vertueux.
Je vais faire presser un départ nécessaire,
Et bien-tôt loin de nõus . , .

TIMOPHANE.

Non, demeurez, ma mere, Ma mere , par pitié, ne m'abandonnez pas. Ah! laissez-moi pleurer & gémir dans vos bras. Consolez votre fils, foutenez son courage, De ma raison qui fuit rappellez-moi l'usage , J'ai besoin de vous voir ; & je sens que mon coeur Revole à des liens dont il fit fon bonheur. Ce cæur contre l'amour qui se plaint & murmure, Cherche au moins un asyle au sein de la Nature.

ISMÉNIE. Attends tout de mes soins : c'est à moi désormais De fuffire à ton cæur, de lui rendre la paix : Ce devoir m'est bien cher ; mais je ne veux point

croire Que mon fils, oubliant & mes pleurs & få glóire,

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