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main. La marquise, qui possède cinquante mille livres de rente, ne pourrait-elle faire danser comme autrefois ? Le banquier ne ferait-il pas mieux de prendre les billets du pauvre marchand que de bâiller sur le boulevard ? Quant au petit bourgeois, Dieu est témoin qu'il ne demanderait pas mieux que de continuer à payer son loyer, qu'il aurait fait volontiers crédit au commis qui venait souvent à quatre heures acheter des gants pour causer avec la petite fille de comptoir. Ce n'est pas par sa faute que les scellés ont été mis sur sa boutique. La marquise crie à tue-tête qu'elle est ruinée, le banquier vocifère comme si sa caisse était vide, et le petit marchand n'a réellement plus un sou. Tout ce monde-là dit : c'est la révolution. Et qu'est-ce donc que la révolution? où est-elle? redemandons-lui votre argent. La révolution, est-ce une espèce de Briarée qui parcourt toutes les rues de Paris, en retournant de ses cent bras toutes les poches ? Ce qu'ils appellent la révolution, n'est-ce pas plutôt la peur? et le croquemilaine qui les épouvante, n'est-ce pas ce bon peuple que jadis les insolents seigneurs avaient baptisé Jacques Bonhomme? Ils craignent que l'instrument des fureurs populaires ne vienne encore à jouer de ses terribles mâchoires sur la place de Grève; ils ne songent pas que jamais les choses n'arrivent deux fois de la même manière, que cet être taciturne qui nous regarde du haut des nuages, et qui compose lui-même son spectacle, ne se fait jamais jouer deux fois la même pièce.

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« Des trois classes dont j'ai parlé quelle est la plus malheureuse et la plus louable? Ce n'est pas la noblesse, qui s'expatrie, qui emporte son bien pour aller conspirer sur une terre étrangère ; ce n'est pas le banquier, qui n'est plus qu'un puits où sont enfouis les écus, et d'où il ne sort que de fades paroles ; c'est encore le petit inarchand : il donne à ses créanciers son dernier sou; il se soumet à toutes les corvées de la garde nationale. Sa femme lui fait des guêtres blanches pour la revue, la veille du jour où sa boutique sera fermée. »

Ici, j'interrompis l'auteur. « Mon ami, lui dis-je, ce matin je passais avec notre ami Charlet dans la rue de Sèvres. Voulez-vous voir, me dit-il, par qui le faubourg Saint-Germain est mis en fuite? Regardez. »

Il me montra deux polissons de dix ou douze ans qui marchaient devant nous. Le plus jeune disait à l'autre: « Je te parie quatre sous tout de suite que c'est moi qui a le premier proclamé la république et demandé la tête des tyrans !

— C'est pas vrai, répondit le plus grand, c'est pas toi, c'est petit Panotet. »

23 mai 1831.

XVII

PENSÉES DE JEAN-PAUL

Frédérick Richter, dont la Revue de Paris nous a fait lire quelques traductions élégantes et fidèles, est peut-être de tous les écrivains allemands celui que les Français aimeront le plus en sa qualité d'Allemand, et qu'ils détesteraient avec le plus d'acharnement s'il avait le malheur d'être né en France. Il n'y a pas une de ses pensées qui, lue dans le cabinet, ne plaise et n'enchante par un certain côté? il n'y en a pas une qui, mise dans la bouche d'un comédien, ne fût bafouée par le parterre. C'est un singulier pays que le nôtre. En compagnie, nous avons toujours envie de rire. Si vous marchez entre deux pavés, devant trois personnes, vous serez moqué pour une entorse; mais si le pied vous tourne, lorsque vous donnez le bras à votre ami dans la campagne, il se précipitera de bon cæur pour vous secourir. Il est clair de même que parler sentiment à une Française dans un cercle nombreux, c'est vouloir s'exposer à quelque raillerie, et jouer le rôle du paratonnerre, qui attire, parce qu'il ne craint pas de rece voir; tandis qu'il arrive quelquefois que la même thèse, soutenue dans le tête-à-tête, est en chance de réussir. Les Français, je crois, sont impitoyables en masse et au

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grand jour; mais prenez-les à part, raisonnez, parlez sérieusement et franchement, prouvez-leur qu'ils doivent trouver que vous avez raison, et ils finissent par le croire et se montrer débonnaires.

C'est ainsi que Frédérick Richter, dans ses ouvrages bizarres et inimitables, ne s'est jamais adressé (même en Allemagne) à la foule, ce juge grossier et vif. Il parle à la méditation, au silence des nuits, à l'amant, au philosophe, à l'artiste; il parle à tous ceux qui ont 'une âme et qui s'en servent pour juger, plutôt que de leur esprit; il s'adresse à ces auteurs infortunés qui ont la mauvaise manie de laisser saigner leur cæur sur le papier; lui-même il leur ouvre le sien; il est plein de franchise, de bonté, de candeur. On voit s'il mérite le nom d'original.

Mais comment être original en France ? Cela est rendu impossible par cette perpétuelle habitude qu’ont les Parisiens de marcher le visage au vent, et dans l'observation continue du voisin. Voir et être vu, tels sont les deux mots qui ont tué l'originalité et l'ont torturée sur l'enclume de la convenance; car le mot que tous les sots ont à la bouche est « qu'il faut faire comme tout le monde; » mais ceci n'existe pas dans un pays de bourrus, où chacun, armé de sa pipe ou gonflé de sa choucroute, s'en va tête baissée.

La belle nation où l'on se coudoie! où l'on se grise, sans être suivi des polissons! où l'on chante dans les rues ! Affublez-vous d'une épée, d'une perruque, on ne

vous dira rien. C'est dans celte foule préoccupée qu'Hoffmann, enluminé de punch et ses culottes barbouillées d'encre comme celles de Napoléon, rencontrait trois de ses amis et tenait une conversation d'une heure à chacun d'eux, sans que pas un s'aperçût qu'il avait oublié son chapeau au cabaret.

Jean-Paul ne fut guère plus riche que le Corrége, et ne s'en soucia guère davantage. Il est évident qu'il vécut dans le monde des fous, qui est celui des heureux. Mais il puisa dans la médiocrité la fable délicieuse de Lenette, dont les larmes sentimentales, arrachées par la lecture d'un roman, allaient tomber dans le pot-au-feu *. Ce dont Jean-Paul se plaint le plus volontiers, c'est de la bêtise des femmes quand elles sont bonnes, ou de leur méchant cæur lorsqu'elles ont de l'esprit.

LHespérus est le roman chéri d'Hoffmann; Titan, la Loge invisible, Quintus Fixlein, le Ministre pendant le Jubilé, la Vie de Fibel, les Procès du Groenland, Récréations biographiques sous le crâne d'une géante, Choix de papiers du Diable, etc., tels sont les titres des ouvrages de Jean-Paul, titres qui seuls doivent empêcher les trois quarts du temps un homme qui se respecte d'ouvrir le livre.

Le traducteur des pensées dont nous avons à parler ici a suivi une idée qui a été généralement adoptée en Allemagne. Toutes les æuvres de Frédérick Richter

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* Le roman où se trouve Lenette a pour titre Siebenkæse.

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