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toujours. Ne voyez-vous pas que la perle demeure ensevelie au fond de l'océan, tandis que les cadavres remontent à la surface des flots ? »

Ce serait une véritable rage de commenter qu'il faudrait avoir, pour ajouter à de telles idées un seul mol; j'ai ouvert le livre et je poursuis :

« Pourquoi les âmes pures sont-elles en proie à une foule de pensées dégoûtantes et empoisonnées qui glissent sur elles, comme les araignées sur les lambris les plus brillants? Ah! nos combats diffèrent peu de nos défaites.

« Le cæur frappé du feu de l'enthousiasme devient étranger à tout sentiment terrestre; il ressemble à ces lieux consacrés par la foudre où les anciens n'osaient ni marcher ni bâtir. »

Tel est Jean-Paul, lorsqu'il parle de lui; car n'est-ce pas toujours lui que dans de telles paroles il met en scène ? C'est l'ennui du monde plus que le mépris des hommes qui l'attriste; on sent, lorsqu'il en laisse échapper quelque chose, avec quelle joie il se renfermait dans sa coquille, comme ces insectes qui se cachent à l'approche de l'homme, et qui s'entr'ouvrent à la rosée des belles nuits : « Notre vie, dit-il, est semblable à une chambre obscure; les images d'un autre monde s'y retracent d'autant plus vivement qu'elle est plus sombre.)) C'est ainsi qu'il prouve, par cette constante fantaisie de solitude, et en même temps par cette profonde connaissance du caur humain qui respire et palpite sans

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cesse en lui, c'est ainsi, disons-nous, qu'il démontre que la vie extérieure et l'expérience des choses ne sont point, comme on le dit, nécessaire au poëte qui veut peindre; avec deux jours de réflexions, Jean-Paul avait vécu autant qu'un autre en deux années de voyages et de passions; ainsi celui qui porte en lui l'élément de tout, peut tout deviner. Un amour lui apprend tous les amours; une femme, toutes les femmes; un ennui, tous les chagrins; ainsi chaque sensation qui fait saigner une fibre du caur se continue toujours à l'infini dans son être. Si la destinée lui a épargné de grandes traverses et de grands bonheurs, c'est qu'elle savait sans doute que le délicat instrument qu'un souffle ébranlait et faisait vibrer, conservé sous la poussière de la médiocrité, se serait brisé sous la rude main du malheur.

Mais lorsque Jean-Paul, portant ses regards autour de lui, les arrête sur le monde, sur les femmes, par exemple, que de pensées pleines de charmes et d'une sensibilité profonde viennent se presser sous cette plume âcre et mordante!

« Les femmes ressemblent aux maisons espagnoles, qui ont beaucoup de portes et peu de fenêtres; il est plus facile de pénétrer dans leur cæur que d'y lire.

« L'âme d'une jeune fille ressemble à une rose épanouie; arrachez à cette rose épanouie une seule feuille de son calice, toutes les autres tombent aussitôt.

« Sachez habituer de bonne heure votre fille aux

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travaux domestiques, et lui en inspirer le goût; que la religion seule et la poésie ouvrent son ceur au ciel. Amassez de la terre autour de la racine qui ‘nourrit cette plante délicate, mais n'en laissez point tomber dans son calice. »

Voilà, si je ne me trompe grossièrement, de ces pensées qui vous remettent en tête les vierges d’Albert Dürer, avec leurs visages doux et tristes; malheureusement ces charmantes gravures ne marchent que dans les drames de Gæthe, et jamais dans les rues de Vienne ou de Berlin. Jean-Paul le savait assurément, et ne manquait pas de se moquer de lui-même :

« Heureux, s'écrie-t-il, celui dont le cæur ne demande qu'un caur, et qui ne désire de plus ni parcs à l'anglaise, ni opéra seria, ni musique de Mozart, ni tableaux de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de romans, ni leur accomplissement! »

Et lorsque ce sexe qui n'est point appelé beau vient à tomber entre ses mains, on peut voir sa philanthropie :

« Les hommes, dit-il, comme les navets, doivent être clair-semés pour se bien développer. Les hommes et les arbres rapprochés manquent de fixité.

« L'enfant joyeux court sur un bâton, le vieillard morose se traîne sur une béquille : quelle différence entre ces deux enfants? L'espérance et le souvenir.

« Les jeunes gens tombent à genoux devant leur

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maîtresse comme l'infanterie devant la cavalerie, pour la vaincre ou pour recevoir la mort. »

Nous épuiserions tout le petit volume qui renferme ces gouttes d'un vin précieux, si nous voulions citer chaque trait naïf, chaque expression pittoresque, singulière, imprévue. Après avoir tenté d'extraire les plus remarquables, nous voyons que nous aurions dû nous borner à conseiller de le lire d'un bout à l'autre. Ceux qui ont pris plaisir à ces grandes pages tant rebaltues que Vauvenargues nous sert comme des tartines de beurre, trouveront dans le livre de Jean-Paul bien des bouchées amères, douces, inattendues; mais il faut les plaindre s'ils n'en disent pas, après tout, et sans se pouvoir rendre compte de l'effet produit sur eux, ce que l'auteur lui-même dit des génies semblables à lui :

« D'où vient donc que dans les ouvrages des grands écrivains, un esprit invisible nous captive sans que nous puissions indiquer les mots et les passages qui produisent sur nous cet effet ? Ainsi murmure une antique forêt, sans qu'on voie une seule branche agitée. »

Nous finirons cet article par quelques mots qui finissent ce livre :.

« Celui qui a marché longtemps vers un but éloigné jette un regard en arrière, et plein de nouveaux désirs, mesure en soupirant la carrière qu'il a parcourue et à laquelle il a sacrifié lant d'heures si précieuses.

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« Aujourd'hui, avant la nuit, j'ai recueilli toutes les rognures qui sont tombées de ce livre, au lieu de les brûler comme font d'autres auteurs; j'ai déposé en même temps dans mes tablettes toutes les lettres des amis qui ne peuvent plus m'en écrire, comme les pièces d'un procès terminé par l'instance de la mort; c'est ainsi que l'homme devrait toujours enrichir ses archives, et fixer, quoique desséchées, les fleurs de la joie dans un herbier; je ne voudrais même pas qu'il donnât ni qu'il vendit ses vieilles hardes, mais qu'il les suspendît dans ses armoires comme les dépouilles de ses heures moissonnées, comme les marionnettes de ses plaisirs écoulés, et le caput mortuum des temps passés. »

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6 juin 1831.

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