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LEPORELLO.

La main tremble.

DON JUAN.

Comme le cœur.

LEPORELLO.

Elle fc retourne et ne sait d'où la manne est tombée.

DON JUAN.

Applique sur tes lèvres épaisses tes doigts crochus, et depêche-lui un gros baiser.

LEPORELLO.

Elle en rit.

DON JUAN.

Ah! miséricorde! c'est nue grisette! A quoi exposestu ton maître, double sot que tu es! Ne vas-tu pas me donner pour rival à quelqu'un de ces Werther à imaginations ardentes, qui usent leur coude sur un comptoir?

LEPORELLO.

Monsieur, chassez-moi si ce n'est pas un morceau de prince.

DON JUAN.

Vraiment? Lève-moi donc, et me donne mon corset.

Ce fragment a paru dans la France Iittéraire, en décembre 1853.

UN MOT

L'ART MODERNE

Il ne manque pas de gens aujourd'hui qui vous fouL la leçon ni plus ni moins que des maîtres d'école. On dit à la jeunesse : Faites ceci, faites cela. Je crois que rien n'est plus indifférent au public; les sermons n'ont pour lui d'autre inconvénient que de l'endormir; mais il n'en est pas de même des jeunes artistes. Rien n'est plus à craindre pour eux que ces larges décoctions d'herbes malfaisantes qu'une maudite curiosité les pousse toujours à avaler en dépit de leur raison. Qu'arrive-t-il, en effet?Ou qu'ils sont révoltés, ou qu'ils se laissent faire. S'ils sont révoltés, où trouveront-ils une tribune pour répondre à ce qu'on leur dit? Comment expliquer leur pensée? car si peu qu'elle vaille, cette pensée d'un être obscur et libre peut être aussi utile au monde que les oracles de ses dieux. Elle peut aller à quelqu'un, bien qu'elle ne vienne de personne. De quel droit ne peuventils parler? Et s'ils se laissent faire, que vont-ils devenir, sinon des gouttes d'eau dans l'océan?

Dans Don Carlos, Posa dit à Philippe II : «Je ne puis être serviteur des princes ; je ne puis d istribuer à vos peuples ce bonheur que vous laites marquer à votre coin. » Quel est le jeune homme, ayant du talent ou non, mais ayant quelque énergie, qui ne se sente battre le cœur à ces paroles? Sans doute la liberté engendre la licence; mais la licence vaut mieux que la servilité, que la domesticité littéraire. Ce mot ne m'appartient pas; c'est un homme redoutable et franc dans ses critiques qui l'a trouvé. Je m'en sers là, parce qu'il peint d'un trait. Et, sous quel prétexte, s'il vous plaît, aujourd'hui (pic les arts sont plus que jamais une république, rêve-t-on les associations? Sous prétexte que l'art se meurt? Nouvelle bouffonnerie! les uns disent que l'art existe, les autres qu'il n'existe pas. Je vous demande un peu ce que c'est qu'un être, une chose, utie pensée, sur lesquels on peut élever un pareil doute? Ce dont je doute, je le nie.

11 n'y a pas d'art, il n'y a (pie des hommes. Appelezvous art le métier de peintre, de poëte ou de musicien, en tant qu'il consiste à frotter de la toile ou du papier? Alors il y a un art tant qu'il y a des gens qui frottent du papier et de la toile. Mais si vous entendez par là ce qui préside au travail matériel, ce qui résulte de ce travail; si, en prononçant ce mot d'art, vous voulez donner un nom à cet être qui en a mille : inspiration, méditation, respect pour les règles, culte pour la beauté, rêverie et réalisation; si vous baptisez ainsi une idée abstraite quelconque, dans ce cas-là, ce que vous appelez art, c'est l'homme.

Voilà un sculpteur qui lève sur sa planche sa main pleine d'argile. Où est l'art, je vous prie? Est-ce un fil de la bonne Vierge qui traverse les airs? Est-ce le lointain murmure des conseils d'une coterie, des doctrines d'un journal, des souvenirs de l'atelier? L'art, c'est le sentiment; et chacun sent à sa manière. Savez-vous où est l'art? Dans la tête de l'homme, dans son cœur, dans sa main, jusqu'au bout de ses ongles.

A moins que vous n'appeliez de ce nom l'esprit d'imitation, la règle seule, l'éternelle momie que la pédanterie embaume; alors vous pouvez dire, en effet, que l'art meurt ou qu'il se ranime. Et qu'on ne s'y trompe pas : dans tous les conseils à la jeunesse, il y a quelque sourde tentation de la faire imiter; on lui parle d'indépendance, on lui ouvre un grand chemin, et tout doucement on y trace une petite ornière, la plus paternelle possible.

Il y a des gens qui ne font qu'en rire; moi, j'avoue que cela m'assomme. Je me laisserai volontiers traiter par la critique de telle manière qu'il lui plaira; mais je ne puis souffrir qu'on me bénisse. Non-seulement les associations étaient possibles dans les temps religieux, mais elles étaient belles, naturelles, nécessaires. Autrefois le temple des arts était le temple de Dieu même. On n'y entendait que le chant sacré des orgues; on n'y respirait que l'encens le plus pur; on n'y voyait que l'image de la Vierge, ou la figure céleste du Sauveur, —et l'exaltation du génie ressemblait à une de ces belles messes italiennes que l'on voit encore à Rome, et qui sont, même aujourd'hui, le plus magnifique des spectacles. Au seuil de ce temple était assis un gardien sévère, le Goût; il en fermait l'entrée aux profanes, et, comme un esclave des temps antiques, il posait la couronne de fleurs sur le front des convives divins dont il avait lavé les pieds.

Une sainte terreur, un frisson religieux devait alors s'emparer de l'artiste au moment du travail; Dante devait trembler devant son propre enfer, et Raphaël devait sentir ses genoux fléchir lorsqu'il se mettait à l'ouvrage. Quel beau temps! quel beau moment! on ne se frappait pas le front quand on voulait écrire; on ne se creusait pas la tête pour inventer quelque chose de nouveau, d'individuel; on ne remuait pas la lie de son cœur pour en faire sortir une écume livide; ces tableaux, ces chapelles, ces églises, ces mélodies suaves et plaintives, c'étaient des prières que tout cela. 11 n'y avait pas là de fiel humain, d'entrailles remuées. Les cantiques de Pergolèse coulaient comme les larmes de ces beaux martyrs mélancoliques qui mouraient dans l'arène en regardant le ciel.

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