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que le reste n'est que pour entier la chose; mais il ne faut pas anticiper.

A vous dire vrai, dans ce pays-ci, on est badaud jusqu'aux oreilles, et, sans compter le tapage des journaux, nous sommes bien aises de jaser sur les quatre ou cinq heures. Nous avons dans la rue Marchande un gros cabinet de lecture, où il nous vient des cloyèrcs de livres. Deux sous le volume, c'est comme partout, et il n'y aurait pas à se plaindre si les portières se lavaient les mains, mais depuis qu'il n'y a plus de loterie, elles dévorent les romans, que Dieu leur pardonne! c'est à ne pas savoir par où y toucher. Mais peu importe; nous autres Français, nous ne regardons pas à la marge. En Angleterre, les gens qui sont propres aiment à lire dans des livres propres. En France, on lit à la gamelle; c'est notre manière d'encourager les arts. Nos petites-maîtresses ne souffriraient pas une mouche de crotte sur un bas qui n'a affaire qu'à leur pied; mais elles ouvrent très-délicatement de leur main blanche, un volume banal qui sent la cuisine, et porte la marque du pouce de leur cocher. 11 me semble pourtant que si j'étais femme, et que si je tenais au fond de mon alcôve, les rideaux tirés, un auteur qui me plût, je n'aimerais pas qu'au parfum poétique d'une page il se mêlât... Je reviens à mon sujet.

Je vous disais que nous ne comprenions pas ce que signifiait ce mot de romantisme. Si ce que je vous raconte vous parait un peu usé et connu au premier abord, il ne faut pas vous effrayer, mais seulement me laisser faire; j'ai intention d'en venir à mes fins. C'était donc vers 1824, ou un peu plus tard, je l'ai oublié; on se battait dans le Journal des Débats. Il était question de pittoresque, do grotesque, du paysage introduit dans la poésie, de l'histoire dramatisée, du drame blasonné, de l'art pur, du rhythme brisé, du tragique fondu avec le comique,et du moyen âge ressuscité. Mon ami Cotonet et moi, nous nous promenions devant le jeu de boules. Il faut savoir qu'à La Ferté-sous-Jouarre, nous avions alors un grand clerc d'avoué qui venait de Paris, fier et fort impertinent, ne doutant de rien, tranchant sur tout, et qui avait l'air de comprendre tout ce qu'il lisait. Il nous aborda, le journal à la main, en nous demandant ce que nous pensions de toutes ces querelles littéraires. Cotonet est fort à son aise, il a cheval et cabriolet; nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre, et, de mon côté, j'ai quelque poids; ces questions nous révoltèrent, et toute la ville fut pour nous. Mais, à dater de ce jour, on ne parla chez nous que de romantique et de classique; madame Dupuis seule n'a rien voulu entendre; elle dit que c'est jus vert, ou vert jus. Nous lûmes tout ce qui paraissait, et nous reçûmes la Muse au cerclel Quelques-uns de nous (je fus du nombre) vinrent à Paris et virent les Vêpres ; le sous-préfet acheta la pièce, et, à une quête pour les Grecs, mon fils récita Parthénope et l'Étrangère, septième messénienne. D'une autre part, M. Ducoudray, magistrat distingué, au retour des vacances, rapporta les Méditations parfaitement reliées, qu'il donna à sa femme. Madame Javart en fut choquée; elle déteste les novateurs; ma nièce y allait, nous cessâmes de nous voir. Le receveur fut de noire bord; c'était un esprit caustique et mordant, il travaillait sous main à la Pandore; quatre ans après, il fut destitué, leva le masque, et fit un pamphlet qu'imprima le fameux Firmin Didot. M. Ducoudray nous donna, vers la mi-septembre, un dîner qui fut des plus orageux; ce fut là qu'éclata la guerre; voici comment l'affaire arriva. Madame Javart, qui porte perruque et qui s'imaginait qu'on n'en savait rien, ayant fait ce jour-là de grands frais de toilette, avait fiché dans sa coiffure une petite poignée de marabouts; elle était à la droite du receveur, et ils causaient de littérature; peu à peu la discussion s'échauffa; madame Javart, classique entêtée, se prononça pour l'abbé Delille ; le receveur l'appela perruque, et, par une fatalité déplorable, au moment où il prononçait ce mot, d'un ton de voix passablement violent, les marabouts de madame Javart prirent feu à une bougie placée auprès d'elle: elle n'en sentait rien et continuait de s'agiter, quand le receveur, la voyant toute en flammes, saisit les marabouts et les arracha; malheureusement le toupet tout entier quitta la tête de la pauvre femme, qui se trouva tout à coup exposée aux regards, le chef complétement dégarni. Madame Javart, ignorant le danger qu'elle avait couru, crut que le receveur la décoiffait pour ajouter le geste

à la parole, et comme elle était en train de manger un œuf à la coque, elle le lui lança au visage; le receveur en fut aveuglé; le jaune couvrait sa chemise et son gilet, et n'ayant voulu que rendre un service, il fut impossible de l'apaiser, quelque effort qu'on fît pour cela. Madame Javart, de son côté, se leva et sortit en fureur; elle traversa toute la ville sa perruque à la main, malgré les prières de sa servante, et perdit connaissance en rentrant chez elle. Jamais elle n'a voulu croire que le feu eût pris à ses marabouts; elle soutient encore qu'on l'a outragée de la manière la plus inconvenante, et vous pensez le bruit qu'elle en a fait. Voilà, monsieur, comment nous devînmes romantiques à la Ferté-sousJouarre.

Cependant, Cotonet et moi, nous résolûmes d'approfondir la question, et de nous rendre compte des querelles qui divisaient tant d'esprits habiles. Nous avons fait de bonnes études. Cotonet surtout, qui est notaire et qui s'occupe d'ornithologie. Nous crûmes d'abord, pendant deux ans, que le romantisme, en matière d'écriture, ne s'appliquait qu'au théâtre, et qu'il se distinguait du classique parce qu'il se passait des unités, c'est clair; Shaskspeare, par exemple, fait voyager les gens de Rome à Londres, et d'Athènes à Alexandrie, en un quart d'heure; ses héros vivent dix ou vingt ans dans un entr'acte; ses héroïnes, anges de vertu pendant toute une scène, n'ont qu'à passer dans la coulisse pour reparaître mariées, adultères, veuves et grand'mères. Voilà, disions-nous, le romantique. Sophocle, au contraire, fait asseoir Œdipe , encore est-ce à grand'peine, sur un rocher, dès le commencement de sa tragédie; tous les personnages viennent le trouver là, l'un après l'autre; peut-être se lève-t-il, mais j'en doute, à moins que ce ne soit par respect pour Thésée, qui, durant toute la pièce, court sur le grand chemin pour l'obliger, rentrant en scène et sortant sans cesse. Le chœur est là, et si quelque chose cloche, s'il y a un geste obscur, il l'explique; ce qui s'est passé, il le raconte; ce qui se passe, il le commente ; ce qui va se passer, il le prédit ; bref, il est dans la tragédie grecque comme une note de M. Aimé Martin au bas d'une page de Molière. Voilà, disionsnous, le classique; il n'y avait point de quoi disputer, et les choses allaient sans dire. Mais on nous apprend tout à coup (c'était, je crois, en 1828) qu'il y avait poésie romantique et poésie classique, roman romantique et roman classique, ode romantique et ode classique; que dis-je? un seul vers, mon cher monsieur, un seul et unique vers pouvait être romantique ou classique, selon que l'envie lui en prenait.

Quand nous reçûmes cette nouvelle, nous ne pûmes fermer l'œil de la nuit. Deux ans de paisible conviction venaient de s'évanouir comme un songe. Toutes nos idées étaient bouleversées; car, si les règles d'Aristote n'étaient plus la ligne de démarcation qui séparait les camps littéraires, où se retrouver et sur quoi s'appuyer? Par quel moyen, en lisant un ouvrage, savoir à quelle

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