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milieu d'eux sans être éclaboussé, il sera toujours temps de reprendre ma route. »

En ce moment deux pompiers qui venaient d'éteindre un feu de cheminée tournaient le coin de la rue en traînant une pompe. C'étaient, à ce qu'il parut, des pompiers bien intentionnés et amis de l'ordre public, car, en voyant se diriger vers eux l'attroupement des polissons furieux, ils s'arrêtèrent, et, ayant braqué leur infernale machine avec une adresse vraiment redoutable, ils mirent en déroute complète le baUiillon qui s'avançait. Les jets d'eau qui inondèrent le visage des perturbateurs de la tranquillité les réduisirent au plus fâcheux état. Pour M. Cagnard, jaloux de conserver à son habit de gala la virginité de son lustre, il se consumait en vains efforts pour entrer dans une boutique, lorsque l'un des vainqueurs le prit rudement par son jabot fraîchement plissé.

« Messieurs, dit-il, je suis un vieillard; les polissons qui m'entouraient ne sauraient me reconnaître; laissez-moi aller dîner chez le conseiller; je ne suis bon à rien. »

Sur le témoignage d'un marchand d'amadou qui passait, on lui rendit la liberté. Comme le fiancé de Lénor, il rasait la terre avec la vitesse d'un oiseau; déjà l'Hôtel de Ville, la rue Saint-Martin et la fontaine des Innocents avaient passé comme des songes.

Hélas! il tombe rue Saint-Honoré au milieu d'un groupe d'ouvriers qui, n'ayant pas d'ouvrage, et se trouvant malhonnêtement renvoyés par des imprimeurs ruinés, s'étaient déclarés le matin même pour Henri V; d'un côté à l'autre de la rue ils s'élançaient les uns sur les autres et empêchaient les fiacres de passer, afin de se venger.

Un nouveau cri, plein de condescendance, sortit aussitôt des poumons de notre voyageur. Se conformer en tout aux circonstances, et ne jamais contrarier personne, était chez lui un principe invariable; mais douze gardes nationaux qui allaient en voiture à un bal poul1es pauvres étant descendus en cet instant, l'un d'eux s'avança, et prouva poliment à ces braves gens qu'ils ne savaient ce qu'ils faisaient, qu'il n'était pas convenable de crier si fort, et qu'on leur avait donné quarante sous pour cela.

« Quarante sous! s'écria l'un des meneurs, pour qui nous prenez-vous?

— Eh bien! répliqua le garde, mettons trois francs et n'en parlons plus. »

Au moment où tout le monde se retirait paisiblement parla rue de F Arbre-Sec, l'orateur, avisant M. Cagnard, lui demanda tout d'un coup:

« Pourquoi vous démener ainsi, monsieur? qui êtesvous?

— Messieurs, dit-il, je n'aurais pas la force de vous aider, tant je suis affaibli par des nuits passées au corps de garde; comment voulez-vous que je vous nuise? Les ouvriers' qui m'ont surpris ne sauraient dire que je suis leur semblable; je ne suis bon à rien; laissezmoi aller diner chez le conseiller, rue des Saussaies. »

Le garde sourit, et, semblable à une flèche aiguë décochée d'un arc mogol, notre homme fendit de nouveau les airs en rasant les boutiques. Les breloques de sa montre retentissaient à chaque pas.

Le voilà parvenu heureusement jusqu'au faubourg Saint-Honoré; déjà, le cœur plein d'une mâle assurance, il se représente la vaste salle à manger du comte Walter Puck, ses laquais en grande tenue, et il voyait trembler dans les plats de vermeil les châteaux de crème au rhum; le vin petillait dans les verres, et la charmante comtesse avançait sa blanche main pour lui offrir une aile de faisan.

Préoccupé de ces pensées, il avance à grands pas dans la foule : ô ciel! il est au milieu d'un groupe d'étudiants qui, au cours de M. Ducaurroy, se sont donné rendez-vous pour cinq heures et demie au ministère de la marine. Ils sont déterminés et en grand nombre; M. Cagnard entend des paroles qui lui sèchent la moelle des os jusqu'à la cheville; que criera-t-il afin qu'on l'épargne? on ne crie point. 11 se hasarde : «Vive la république! »

Au moment même, un soldat de ligne le saisit par les basques joyeuses de son habit vert-pomme, comme un oiseau par la queue; il se retourne, et voit la tête des "chevaux d'un détachement de garde nationale.

« Hélas! dit-il, je suis un bourgeois paisible qui ne saurais faire de mal à personne. Demandez à ces messieurs s'ils me reconnaissent. »

Les étudiants dirent qu'ils ne l'avouaient pas pour un des leurs; ainsi surpris une troisième fois, que de peine il eut à se faire répudier par tout le monde! que de tourments il lui fallut pour prouver qu'il n'était bon à rien, pas même à conspirer!

Dans cette fatale position, il pensait à son habit bleu à épaulettes rouges, qu'il avait repoussé dans sa prison de bois; il songeait qu'il aurait bien agi, oh! mille fois bien et sagement! en passant soigneusement la seconde manche, au lieu de se débarrasser de la première!

Néanmoins, n'étant connu de personne, et désavoué par tous comme les deux autres fois, il eut bientôt la permission de reprendre son vol affamé vers la salle à manger spacieuse et les vins bien cachetés du conseiller.

«O Dieu! s'écria-t-il, au moment où il frottait ses souliers à boucles sur le tapis de la porte, et où il posait son gant glacé sur le cordon de la sonnette; ô Dieu! bienheureux, dans ces temps de trouble et de désordre, celui qui n'est d'aucun parti, et peut se faire habilement, ainsi que moi, désavouer par tous! Je ne suis même pas saint-simonien! Bienheureux celui qui peut ainsi se glisser comme une fausse pièce que chacun se rejette, et qui ne saurait figurer dans aucune pile d'argent! »

Cette réflexion lui remit en tête une petite anecdote qu'il se promit de servir au dessert au gracieux conseiller, le respectable comte WalterPuck. Aussi, lorsqu'il eut appuyé sur la table ses deux coudes d'un air facétieux, il souleva son verre à moitié vide en clignant de l'œil, et dit:

«Je me souviens que, dans mon voyage d'Italie, je rencontrai à Turin un bon muletier à qui je donnai pour boire une pièce de trente sous; une année après, me promenant à Naples, je vis venir à moi le même muletier, que je reconnus avec peine. — Ah! monsieur, me dit ce brave homme, que de reconnaissance je vous dois! — Pourquoi? lui dis-je.—Ne vous souvient-il pas, monsieur, que vous m'avez donné, à Turin, il y a un an, une pièce de trente sous pour boire? — Oui; eh bien? — Elle était fausse, monsieur, et j'ai traversé toute l'Italie au moyen de cette pièce, en buvant gratis à tous les cabarets. — Comment cela ? — Je payais avec cette pièce; et quand on me disait qu'elle était fausse, je répondais que je n'en avais pas d'autre; alors le cabaretier me mettait à la porte en m'accablant d'injures. Vous voyez donc, monsieur, que cette pièce m'a valu ccnt écus pour le moins, et que je suis en droit de vous remercier. ».

Ii mars 1831.

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