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nale, comme il était devenu poëte. Mais il n'y avait jamais chez lui de résolution passagère.

Il commanda le corps dont il était le chef jusqu'à la destruction des compagnies, au mois d'avril 1848.

Dans tous les désordres qui se sont succédé pendant nos trente-quatre dernières années, il a constamment et obstinément exposé sa vie. Il a toujours partout recueilli des témoignages de sympathie, d'attachement et de respect. Après la réorganisation de 1848, exempté par son âge du service habituel, et n'ayant plus ses épaulettes, il réclama, comme simple soldat, sa part des fatigues et des dangers que voulaient braver sans lui ses anciens compagnons. Ce belliqueux instinct de ses jeunes années était une des passions de sa verte vieillesse, et il semblait assez étrange de trouver dans le cabinet d'un homme de lettres, entre le buste de Voltaire et celui de Rousseau, un fusil de munition.

J'ai maintenant à parler de deux poëmes, dont l'un, à son apparition, produisit un très-grand effet, et dont l'autre est jusqu'à présent resté inédit. Le premier a pour titre les Délateurs; le second Isabelle de Palestine.

Les Délateurs parurent en 1816; ce poëme fut écrit sous une impression évidemment très-vive et même violente, au spectacle des représailles qui signalèrent ce triste moment, principalement dans le midi de la France. M. Dupaty était alors au nombre des rédacteurs du Miroir et de l'Opinion; c'était l'aurore des petits journaux; de plus, il était membre de la Société des Enfants d'Apollon, et il s'occupait d'un petit ouvrage intitulé la Rhétorique des demoiselles, écrit sous la forme de Lettres à Isaure. Tout à coup arrive la nouvelle de la mort du maréchal Brune; on parle d'assassinats, d'affreux soulèvements, de tous les crimes chers à la populace. M. Dupaty, au milieu de son travail, sent sa plume trembler dans sa main ; l'indignation lui dicte quelques vers qu'il jette au hasard sur le papier; le lendemain il continue, et, sa · verve s'animant ainsi, croyant écrire une page, il fait une satire.

Ce fut l'opinion générale que, pour la pureté et l'énergie du style, comme pour l'élévation des sentiments, cette satire surpassait de beaucoup les autres productions de l'auteur. Je me range," pour ma part, à cette opinion ; et, s'il m'était permis d'exprimer toute ma pensée, j'oserais dire que ce petit poëme peut hardiment soutenir la comparaison avec tout autre ouvrage du même genre; non pas avec Horace ou Boileau, ni surtout avec le grand Juvénal, mais avec Gilbert, par exemple, et même avec de plus forts que lui. Parmi vingt passages, écrits comme on parle, remplis de colère et d'esprit, il s'en trouve un qui fait frémir; c'est le tableau, malheureusement trop vrai, des exécutions hâlives dont le Rhône et l'Isère furent les témoins :

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L'appareil du supplice est sorti des cités;
Un échafaud mobile erre dans la campagne...

Le morceau qui commence ainsi est tout entier plein d'une vigueur sinistre. Le poëte nous montre le meurtre impuni, l'assassin raillant sa victime, le fils frappé dans les bras de sa mère, le moribond égorgé dans son lit, puis il ajoute en terminant :

Les forfaits sont comblés par d'exécrables jeux ;
Et, reculant d'horreur à ce spectacle affrete,
Le fleuve qui, la veille, apportait à la ville
Les doux tributs des champs sur son onde tranquille,
Après l'assassinat d'un père ou d'un enfant,
Ramène dans Lyon l'échafaud triomphant.

Isabelle de Palestine ne nous offre pas de telles images. Ce poëme dramatique, trop long, je crois, pour être représenté, respire d'un bout à l'autre les plus nobles sentiments, et cette grandeur héroïque, cette bravoure des croisades, si fière devant les hommes, si humble devant Dieu, cette poésie chevaleresque, dont le Tancrède de Voltaire reste le type inimitable, M. Dupaty l’imite pourtant, mais il ne l’imite que là où son guide est bon, vertueux, religieux même, et, dans les mille routes ouvertes par cet insatiable et immense esprit, il ne voit que le droit chemin.

Cette pièce était devenue la seule occupation de M. Dupaty. Chose singulière, cette tragédie était d'abord un opéra-comique, commencé en 1813. Peu à peu, à mesure qu'il pensait et qu'il écrivait, le sujet a pris sous la plume de l'auteur d'autres' proportions. A

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moins d'avoir eu entre les mains ce manuscrit qu'on n'ouvre qu'avec respect, il est impossible d'imaginer combien de soin, de persévérance, quelle recherche de la vérité, quelle profonde étude de l'histoire, quelle religion tout à fait convaincue, sont là dans ce beau travail.

Ce fut l'adieu de ce génie aimable, de cet excellent homme, et en le lisant, on sent combien il était attentif, il était heureux de bien faire. Il passait des journées entières, sans le savoir, à travailler chez lui, chez ses amis, dans les salons et dans la rue; et

tandis qu'on le voyait parlout enthousiaste de sa pen· sée, récitant ses vers au premier venu, il ne voulait

pas que sa pièce fût imprimée et la retouchait sans cesse.

C'est dans cette poésie, c'est dans cette clarté qu'a vécu et qu'est mort M. Dupaty. Il croyait en Dieu, et la vie lui semblait trop courte pour prendre garde aux mauvaises et tristes choses qu'on y rencontre. Comme son jardinier cueillant dans un parterre, il n'a voulu voir de ce monde que ce qui est pur sous les cieux. Il adorait la beauté, la gaieté, l'honnêteté, la vérité, et ne se souciait point du reste. Les souffrances cruelles qui l'ont tué lentement n'ont pas été plus fortes que son courage.

« Ce n'est pas la mort, disait Montaigne, c'est le . « mourir qui m'inquiète. » M. Dupaty n'eut point cette inquiétude. Il se souvint, dans ses derniers jours, des

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ces

sæurs de l'hôpital de Brest. Il attendit et vit venir à lui, presque avec joie, la plus belle mort, celle qui ne dément rien d'une belle vie, et il expira regretté de tous, plein de douceur et de fermeté, plein d'espérance et de résignation.

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