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de les fixer sur le tableau, en sorte que, par une réflexion machinale, je continuai de l'examiner. Rien ne se fit sentir pendant les premiers moments; mais peu à peu (probablement le sommeil devenant plus profond) je crus voir de nouveau la lumière éclairer la surface polie de la toile. Alors je pus plonger avidement jusque dans l'âme des personnages : de grandes beautés se révélèrent à moi, et un certain regard que l'artiste avait su donner à son Christ me ravit par-dessus tout. Il était debout et étendait une main de mon côté, tandis que de l'autre il retenait les plis de son manteau; la suppliante était immobile à ses pieds. Il me sembla tout à coup que les traits de son visage s'éclairaient bien plus que tout le reste du tableau, qui demeurait dans les ténèbres; et bientôt toute sa personne devint si lumineuse que je crus qu'elle était sortie de sa prison de bois. Poussé par une force invisible, je m'avançai vers lui et je touchai sa main; elle saisit doucement la mienne, et aussitôt une mélancolie profonde, semblable à celle qu'il éprouvait, me pénétra jusqu'au cœur. Quel sentiment de pitié et de douleur m'inspiraient les blessures terribles dont son corps était diapré! Il me les fit toucher avec un sourire, et le sang vermeil qui en dégouttait sur ses membres plus blancs que l'ivoire, commença à rougir la terre. Alors une partie de mon propre sang voulut s'élancer de mon cœur et se mêler au sien; un second mouvement me rapprocha de lui. «Jésus! Jésus! m'écriai-je, sommes-nous frères? Oui,

tu es sorti comme moi des entrailles d'une femme... » Un sourire plus doux et plus triste' encore que le premier fut sa seule réponse; un inexprimable regret me saisit. « T'aurais-je méconnu? » Une étincelle électrique qui s'échappa de sa main me traversa rapidement. Ainsi consterné, je retombai dans les ténèbres; alors sa voix se fit entendre à mon oreille : « Méconnu!... non pas par toi... Si le prix des souffrances est éternel... si la vie de l'homme et le sang de ses veines... songe à la nuit du Golgotha...

— Oui! m'écriai-je d'une voix étouffée; ô nuit! ô nuit terrible où tu vis qu'il fallait mourir! Et s'il est vrai que le doute... »

Je m'éveillai en prononçant ces paroles. Elles retentissaient encore de tous côtés sous les voûtes profondes qui m'entouraient; ainsi le souvenir de cette vision resta gravé dans mon esprit.

« Hommes, méprisables créatures, pensai-je, tandis qu'enveloppant sous mon manteau l'image terrible, je m'éloignais lentement, c'est votre souffle empoisonné qui a détruit et annulé l'ouvrage de cotte créature céleste. Même en voulant le servir, c'est vous qui l'avez renversé. Du trône radieux où il s'était assis à la droite de son père, vous l'avez précipité sur la fange où s'agitent les ombres humaines. Comment le plus précieux des métaux est-il devenu plus vil que le plomb? Des milliers d'anges tombent des plaines eélestes; c'en est fait, ô Christ! ton ouvrage est détruit,

« Ainsi le sang des martyrs qui s'est séché dans les flammes, tant de soupirs, tant de plaintes, tant de larmes, tout est perdu! Oui oserait placer la première pierre d'un autre édifice sur les ruines de celui-ci? Tout est perdu pour l'éternité!

« La superstition, cette vieille chaîne si souvent redorée qui traînait les peuples derrière le char des souverains, s'est brisée tout à coup. L'homme ne veut plus pour guide que ces lois indestructibles jetées dans le monde comme des semences divines, et plus vieilles que lui. O Christ! ô Christ! quelle main cependant, même après avoir détruit tes œuvres, osera s'avancer jusqu'à toi? Qui t'arrachera l'auréole de feu achetée au prix de la couronne d'épines? Lorsque, debout sur les confins de deux siècles, et rejetant les débris corrompus du vieil univers, tu rajeunissais la face du monde, as-tu jamais pensé qu'un jour... O céleste imposteur! quand on cessera de t'appeler le premier des dieux, quel rang te restera parmi les hommes? »

Ainsi réfléchissant, je regagnai ma demeure; mais la même pensée ne cessa point de me poursuivre.

Méconnu!... murmurait à mon oreille la voix harmonieuse... Lorsque je revis cette toile, mes larmes coulèrent malgré moi!

« Que l'être dont la raison se révolta le plus souvent contre la superstition humaine pleure donc sur ta chute, ô Christ! que ses larmes se mêlent à celles de ta mère au pied de la croix sanglante!

« Ta mère!... Elle ne voulut'point croire à ta divinité; elle rejetait le dieu qui la privait de son fils. N'est-ce pas le fils du charpentier Joseph? disait-elle, et voilà ses frères... Et cependant tu marchais, tu t'avançais sur le sahle des mers; et les pêcheurs suivaient la trace de tes pas.

« Mais lorsque tu t'arrêtas sur la montagne, et que tu vis qu'un peuple te suivait, quelles paroles sortirent de ta bouche? La foule y répondit en t'appelant roi. — Roi! pensas-tu, non pas, mais dieu. — 11 en fallait un au monde; et jusqu'à toi que d'insensés avaient essayé de mettre des idoles sur les autels déserts! Pieds nus, tu montas sur les trépieds d'or, et tu donnas un dieu pauvre à cet univers gorgé de richesses. O Christ! le vieil Olympe en tressaillit au Capitole; tu vis que ton manteau de bure ne te garantissait pas des pierres de Jérusalem; tu découvris ta poitrine, et lorsque de larges blessures l'eurent ouverte, tu montas sur la croix...

« Mais là... mais là... oh! si au fond de ton âme, si dans les derniers et secrets replis de ta pensée, le Doute, le Doute terrible... si toi-même tu ne croyais pas à cette immortalité que tu prêchais ; si l'homme, l'homme criait alors en toi!... Et pas un être au monde ne savait ta pensée... Jamais, lorsque tu marchais sur cette terre, ignorant si tu serais tout ou rien, tu ne versas dans une âme humaine ce qui accablait ton âme divine... Et dans cette nuit terrible des Oliviers, oh! devant qui t'agenouillas-tu? Qui l'a su? qui le saura

jamais?... quoi! pas un être !... »

A cette parole je m'arrêtai. La voix harmonieuse avait glissé dans les airs; une douce mélodie se fit sentir à mon oreille, et j'entendis chuchoter: Maria Magdalena!

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