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pieds et demi. Le seul exercice qu'il prenne est de promener ses regards tantôt à gauche, tantôt à droite, avec un demi-sourire. Je n'ai pas besoin de vous dire que ses sourcils sont peints soigneusement, et que ses souliers lui défendent de faire un seul pas.

Hier, après avoir visité ses jardins et bu d'un sirop détestable qu'il m'offrit, j'allumai une pipe et commençai à causer avec lui. Il paraissait s'intéresser beaucoup à l'Europe et surtout à la France; il me demanda combien d'années il fallait pour apprendre à lire notre langue.

« Il faut six mois à l'école mutuelle, et douze par la méthode Jaentot, » lui répondis-je.

Il resta une demi-heure san<> rien dire, puis il reprit d'un ton de voix parfaitement poli : « Cela est tout à fait absurde.

— Sans doute, lui dis-jc; mais pourquoi?

— Parce que, me dit-il, si un homme de quatre ans et demi en sait aussi long qu'un autre de soixante, votre ville doit être un fleuve immense de paroles inutiles; et dans ce fleuve se noient et périssent infailliblement les institutions et les lois.

— Cela est vrai, lui dis-je; mais pensez-vous que l'ignorance générale d'un peuple puisse contribuer à son bonheur?»

Il me regarda avec un étonnement qui ne lui permit pas de répondre avant un silence plus long encore que le premier; puis il me dit:

« Une totale stupidité est la seule, la véritable source de toute espèce de bonheur.

— Dans un peuple, lui dis-je, ou dans un individu?

— Dans un peuple, reprit-il; pour un homme seul, au contraire, c'est la source de tous les maux.

— Eh quoi, ô mandarin, m'écriai-je, n'es-tu donc point de l'avis de ceux qui prétendent que le genre humain tout entier n'est qu'un individu, à plus forte raison un État?

— Ceci est une phrase juste, répondit le Chinois; oui, et si l'État est un homme, chaque individu est un membre de cet homme. Mais ne voyez-vous point combien nos membres, à nous, travaillent, s'usent et gémissent pour concourir à la félicité du corps entier qu'ils composent? Ici les bras, ici les yeux, là les jambes, par ici les oreilles; c'est ainsi que de ce travail des parties résulte le bien-être de tous : or, plus la communauté, la masse, sera intelligente, plus ses facultés seront développées, plus ses besoins seront grands, plus il faudra que l'individu travaille pour y satisfaire.

— Eh! donc, cher mandarin, la stupidité d'un peuple vous réjouit?

— Fort, dit-il.

— Nous ne sommes point de cet avis, lui dis-je, et nous aimons à sacrifier nos libertés individuelles à la liberté générale.

— La liberté générale! repartit-il (il faillit rire), voilà un mot, une abstraction, un être insaisissable, un ûlament de la bonne Vierge qui traverse les airs! Ponouh!

— Non pas, lui dis-je, et le zèle de la garde nationale vous le prouve.

— Si j'étais Français, me dit-il, jamais je ne consentirais à en faire partie.

— On vous y forcerait, mon ami.

— O exécrable vexation! reprit-il; et de quoi criaient les vilains, s'ils vous plaît, du temps de la féodalité? ils se lamentaient comme des pauvres, pourquoi? parce qu'il leur fallait aller monter la garde autour des châteaux des riches, chasser les grenouilles, et s'enrouer d'éternels qui vivel

— C'est vrai, repris-je; mais songez qu'aujourd'hui si les vilains montent la garde à la porte du riche, le riche la monte à la porte du pauvre. »

Le mandarin éclata de rire; sa pipe s'éteignit.

« O stupide étranger, me dit-il, que t'importe ton voisin? Eh quoi! te voilà guéri de ta paille dans l'œil, parce que celui-ci y porte une poutre? Que dis-je? tu marches satisfait, glorieux de cette paille! Et que m'importe que mon proche se torde dans d'horribles convulsions, si moi j'ai une piqûre d'épingle qui me gêne? Ce n'est pas parce que je suis pauvre et que je garde la porte d'un riche qu'il m'est cruel de garder cette porte, c'est parce que garder une porte est cruel, que la bise est froide, que mon fusil est lourd, que ma femme s'ennuie, que mon enfant crie, que ma vie s'use et s'enfuit.

— Diable! me dis-je, voici un homme qui a lu quelque peu de Hobbes. Et qu'est-ce donc que la société? repris-je alors. Les hommes, par cela même qu'ils se réunissent, se protégent; de là les lois.

— Est-ce que les lois, dans votre pays, ordonnent à tout le monde cette corvée, même aux philosophes?

— Hélas! lui dis-je, même aux saint-simoniens. La conscription...

— Je connais ce mot, répondit le mandarin. C'est une planche sur laquelle on range des hommes comme des raisins secs dans un panier; et n'épargne-t-il personne, ce filet qui ramasse les poissons dans le vivier? Le brochet s'y trouve-t-il à sec avec le goujon et l'immonde crapaud?

— Oui, certes.

— Bien! bravo! dit-il. Ainsi donc, je me représente votre loi comme un casque de fer; chacun arrive à son tour et présente la tête, afin qu'on le coiffe de ce casque. Celui-ci l'a trop petite, le voilà aveuglé d'un couvre-chef qui lui bat sur les omoplates. Celui-là se la trouve trop grande, qu'importe? il faut que l'inexorable coiffure entre; les oreilles tombent, le front saigne, le crâne se rétrécit. Notez bien que le casque ne saurait aller qu'à une seule tête, celle du législateur, lequel est mort depuis deux ou trois cents ans.

— Disciple d'Épicure, lui dis-je, tu serais un mauvais député.

— Et les femmes, reprit-il, comment les gouvernezvous?

— Elles nous gouvernent.

— Toujours?

— Tantôt ouvertement, tantôt en secret, comme ]e comité directeur.

— Que vous accrochez-vous au nez?

— Rien.

— Ni au menton?

— Pas davantage.

— Voici une civilisation qui vous mène à la barbarie. »

Telle a été ma conversation avec cet homme bizarre; je vous la transmets, croyant qu'en ce moment elle pourrait faire quelque diversion agréable dans l'esprit des économistes. Dans une autre que j'avais eue avec lui quelques jours auparavant, il m'avait fait ce singulier raisonnement sur les différentes sortes de gouvernants.

« Il y en a trois espèces, me disait-il, la république, le gouvernement constitutionnel, et le régime absolu. Avez-vous jamais réfléchi à la position d'un ministre dans chacun de ces trois cas?

« Les choses de la vie peuvent être considérées comme un jeu de brelan ou de trente-et-quarante. C'est le peuple qui fournit l'argent pour mettre au jeu. Dans

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