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un gouvernement absolu, le peuple dit au ministre : Voici de quoi jouer; fais à ta fantaisie, perds ou gagne, nous ne t'en demanderons pas compte. Le ministre joue, et s'il perd, on lui en donne encore. S'il gagne, il a soin de rendre moitié, et le tiers en sus en joujoux, hôpitaux, ponts, abattoirs, statues, égouts, etc., etc.

« Dans un gouvernement représentatif, le peuple dit au ministre : Voici peu d'argent; fais à notre fantaisie, gagne. Si tu perds, tu nous en rendras compte.

« Dans une république, le peuple s’assoit à la table, joue lui-même, et les trois quarts du temps pille ses voisins pour plus de facilité. »

11 avril 1831.

XII

REVUE FANTASTIQUE

Lorsque par un beau clair de lune (j'ai un faible pour la lune) vous sortez n'ayant sous le bras qu'une canne, c'est-à-dire ni un livre ni un importun, et que vous allez vous asseoir sur le bord d'un fleuve (peu importe que vous soyez Italien, Turc, ou romantique, et que le lieu de vos méditations soit un toit, une natte, ou un clocher), est-il possible qu'en regardant, je suppose, quelque chose comme l'embouchure de la Seine à la Notre-Dame-de-Grâce, le spectacle le plus capable de

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faire entrer l'air du ciel dans vos poumons, et par conséquent des pensées moins terrestres que de coutume, est-il possible, dis-je, que jamais, suivant le fleuve en sens inverse de son cours et le caressant à rebroussepoil, vous ne vous soyez occupé à songer d'où vient ce torrent immense, par quels chemins il passe, de quelle source il part?... Par quelle raison du fond d'une prairie solitaire, du sommet d'une montagne escarpée, il marche, il avance, enfant d'abord, puis homme, puis vieillard, jusqu'à l'Océan, qui est sa mort?

Ainsi toujours remonter à toutes les sources, voilà ce qui a produit ce cliquetis harmonieux ou boursouflé de mots qu'on nomme philosophie. Hélas! qu'en pouvonsnous savoir? Ce fleuve est fils de cent ruisseaux, de vingt rivières ; il est père de mille fontaines, de canaux innombrables qui portent la fécondité dans de vastes prairies, et qui font tourner la meule qui fait le pain du pauvre; ce fleuve traverse cinquante villes; chacune lui jette en passant ses immondices, ses égouts, ses bateaux, ses marchandises ; il les emporte : voilà une paille qui a fait trois cents lieues. Comme l'avalanche détachée par un gravier tombé du bec d'un aigle, ce fleuve est sorti d'une goutte de rosée infiltrée sous une roche.

Quelle étrange recherche que celle des généalogies ! Le bon Homère, qui peut-être n'existait pas et ne fut lui, même qu'un épitomé, engendra Virgile, qui fit le pieux

Énée; Virgile engendra le Tasse, qui fit Armide et Clorinde, que Boileau n'aimait pas. Le Tasse engendra Dieu

sait quoi, la Henriade. La Henriade enfanta M. BaourLormian. C'est ainsi que la tragédie grecque, cet océan majestueux et sublime, après avoir donné naissance à Racine et à Alfieri, ces deux fleuves au flot pur comme le cristal, engendra ces ramifications indécroltables de petites mares d'eau qui se desséchent encore çà et là au soleil, et qu'on nomme..... l'école de Campistron (vulgairement les classiques).

Imitateurs, troupeau d'esclaves ! quel soleil vous desséchera jamais et pompera vos cervelles oisives ? Un de nos peintres vous appelait hier la poussière que soulèvent les pas du maître; qui êtes-vous, que faites-vous, que vous croyez-vous ?

Comme un noble coursier dont le sang dégénère el s'avilit au cinquième croisement de sa race, ainsi, et plus tôt encore mille fois, se tue et se flétrit la pensée de l'homme primitif, récrépie par le vain paraphraseur. Ainsi les pédants qui tirent encore Aristote par la robe

qu'il portait à la mort du roi Philippe, ont fait un pé`dant odieux et exécrable de cet honnête homme, plus inoffensif que Lebatteux; ainsi du vieux Shakespeare, père de Goethe, est née une collection de fous à mettre dans un herbier.

Tout en songeant ainsi, je me mis à penser à M. de Lamennais.

Un livre dont tout le monde a parlé, et dont le titre était très-bien choisi, parut il y a bien longtemps, dans les États théologiques de la littérature, qui sont loin

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d'être une république. Voici à cet égard ce qui m'a été conté par un des hommes les plus savants qu'il y ait à présent:

Ce digne ecclésiastique, tout en parcourant les pages pleines d'inspiration du doctrinaire de l'Avenir, crut se rappeler quelque chose, comme cet invalide de Charlet qui s'écrie, au moment de porter son verre à ses lèvres, que sa femme lui revient.

« Eh! mais, se dit-il, j'ai vu cela quelque part. »

Après avoir fouillé scrupuleusement les rayons les plus poudreux de sa mémoire, l’ecclésiastique se souvint que les traces de l'indifférence et de la faiblesse de l'esprit humain devaient se retrouver dans un certain ouvrage de Huet, évêque d'Avranches.

Mais comment trouver ce livre? la bibliothèque d'une petite ville ne pouvait le posséder. Le hasard le lui fit rencontrer sur un quai, moisi et vermoulu. Quel fut son étonnement, en l'ouvrant et le parcourant avec soin, d'y retrouver non-seulement des pensées, mais des pages entières du livre de l'Indifférence! Assidu dans ses recherches, l'ecclésiastique nota en marge les passages correspondants.

Tout à coup un second souvenir, aussi frappant que le premier, vint le réveiller au milieu de ses méditations.

« J'ai vu encore cela autre part, » se dit-il.

En ce moment passa dans son esprit en caractères imperceptibles le nom de Sextus Empiricus. Cet écri

vain, d'un génie remarquable, vivait sous l'empereur Probus; il avait fait aussi un livre sur la faiblesse de l'esprit humain, dans lequel les mêmes matières et le même fond devaient se retrouver.

L'évêque d'Avranches fut à son tour cité au tribunal de la justice qui rend à César ce qui est à César, et comparut devant le vieux Sextus. L'ecclésiastique ne s'était point trompé. Sextus rendit son témoignage; il montra ses pensées écrites en un latin plus vieux que nos langues vivantes et si peu vivaces; il était aisé d'y reconnaître que Huet à son tour ne s'était pas contenté des pensées, mais encore qu'il avait détaché des pages.

Cependant ni l'un ni l'autre des deux compilateurs n'avait daigné citer la source où il avait puisé.

Mais voici qu'en lisant Sextus Empiricus, le digne ecclésiastique se rappela qu'il avait vu cela quelque

part.

Assurément, dans les Pères de l'Église. N'y retrouvet-on pas en grande partie cette morale qui se raille de l'esprit de l'homme, et presque la doctrine de Pyrrhon? Les doctes in-folio sont ouverts. Pyrrhon et ses idées paraissent. Que fit l’ecclésiastique?

Un article de journal.

Mais il le brûla aussitôt après, et fit bien dans ce temps-là; car dans ce temps-là.... il y avait bien des choses qu'il n'y a plus dans celui-ci.

Lorsque j'entendis cette histoire, je ne pus m'empê

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