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cher de faire de profondes réflexions, et de me rappeler l'histoire de ce bossu des Mille et une Nuits que chacun croit avoir tué, et que le prétendu meurtrier va toujours passant à son voisin. Mais au bout du compte il n'a qu'une arête de merlan dans la gorge.

Je me rappelai aussi qu'il est très-possible, très-aisé même de se rencontrer avec quelqu'un qu'on n'a pas lu, presque autant que de se brouiller avec un ami pour un mot qu'on n'a pas dit.

25 avril 1831.

X.11I

LA FÊTE DU ROI

La fête du roi, c'est la fête du peuple : voilà ce qui est une belle chose à voir. Qu'il se presse aux marches d'un théâtre dont les portes sont ouvertes et les bureaux fermés; qu'il se couche, ivre et joyeux, sur les balustrades de velours cramoisi habituées aux coudes aigus des demoiselles de bon ton; qu'il rie, crie, boive et chante : c'est ta fête, bon peuple.

Aux siècles à venir est réservé un spectacle nouveau, dont le siècle présent lève la toile. Contre les prétentions rétrogrades de l'aristocratie, les rois et les peuples se donnent la main. C'est à cette fête, ô rois! qu'il

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faut convier vos peuples; le prince de la Grande-Bretagne vous en donne un exemple plein de force, et le nôtre l'a déjà donné; imitez-les. Les portes du PalaisRoyal étaient ouvertes aussi à tout le monde hier, comme celle des théâtres. Lorsque madame la marquise de *** envoya le matin demander au suisse si Sa Majesté recevrait, on lui répondit: « Oui, madame, tout le monde. »

La première fois que je vis Versailles, comme je n'étais pas encore romantique, je trouvai le palais, l'escalier et les jardins dignes d'un roi, mais je ne pus m'empêcher de penser en même temps que quiconque voudrait être digne du titre, devait habiter dans ces jardins et dans ce palais; hors de là, point de royauté, pensais-je; c'est là que la majesté de Louis XIV respirait à l'aise, et tenait ses courtisans à vingt pas de distance lorsqu'elle se promenait dans ces allées magnifiques; c'est du haut de ces perrons massifs que le maître apparaissait quelquefois au regard des curieux que des piques dorées écartaient des grilles; c'est dans ces salles immenses, sur ces parquets superbes que craquait le talon rouge, que glissaient silencieusement quinze aunes de satin vert, ce qui signifiait une robe du matin; c'est là qu'est l'empire, la dignité; là aurait dû se promener, au cœur du royaume de Charlemagne, Bonaparte en cheveux blancs.

Si un peintre voulait aujourd'hui nous représenter Louis XI, il faudrait qu'il le fît, non à genoux, comme toujours, mais assis, dans une vieille robe, le menton dans la main, pensant; et debout, à côté de lui, Tristan.

Tristan? voilà un mot qui ne signifie, pour la plupart des gens, qu'un bourreau. C'en est un, en effet, c'est l'instrument inflexible qui a le premier ouvert la voie nouvelle; c'est le fer1 de la charrue qui a creusé le premier sillon où la Providence semait. Le premier il suspendit la noblesse aux créneaux dos tours, il la précipitait dans les oubliettes éternelles, il la livrait aux vents terribles, aux sommets des chênes, aux branches noueuses des ormes, comme le gland des forêts. Louis XI, détesté, fut un prince libéral, il ouvrit les veines de sa noblesse, et y versa le plomb fondu par Fust et Gutenberg. L'épée de Tristan fut son sceptre, et pour main de justice il ne voulut que le gant de 1er du prévôt l'Ermite, dont l'étreinte brisait et faisait tomber à terre les mains qui la touchaient.

Béranger, qui se tait depuis longtemps, nous a montré dans un couplet immortel le triste fantôme de ce prince, jetant des regards mornes sur un soleil de printemps et une ronde de fillettes. Qui sait si derrière ce regard si farouche il n'y avait pas un soupir!

Oui, un soupir pour un temps meilleur, un sanglot soulevé par la rage contre une féodalité destructrice qui tuait tout, et avilissait l'homme en l'abâtardissant. Défendre Louis XI n'est pas nouveau; à qui la faute, si ce faucheur de privilèges vécut dans un temps où la main

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du roi ne pouvait arriver jusqu'à celle du peuple, où tous deux se tendaient les bras sans s'atteindre, des égouts de Paris au donjon du Plessis-lez-Tours, et où le régénérateur fut obligé d'abattre, comme autrefois ce Romain, la tête des pavots superbes?

Mais ce glaive de l'Ermite, tombé à la mort du roi au pied de son cercueil, fut ramassé par les moines; aiguisé pendant deux siècles sur la pierre silencieuse des cloîtres, l'Église le jeta souillé du sang des riches; le peuple enfin le releva.

Ce qu'il en fit est cruel; c'est oublié. Aujourd'hui le glaive est déposé par tous; mais l'ombre de Tristan erre encore autour de la vallée du Plessis, que Walter Scott a prise de loin pour une montagne. Près de lui se traîne encore Louis XI, toujours triste, toujours pâle, toujours pensif. Peut-être Galeotti vit-il jadis moins avant que lui dans l'avenir; peut-être de tous les rois qui précédèrent le nôtre serait-il, lui, LouisXI, le moins étonné de ce qui est. Cependant les examinateurs pour le baccalauréat es lettres ne manquent pas, surtout depuis les glorieuses journées, de baisser la tête en signe d'approbation lorsqu'un perroquet d'écolier, interrogé sur lui, le compare à don Miguel.

Voilà les réflexions qui me sont venues, au spectacle gratis, en écrivant ces premiers mots: « La fête du roi, c'est la fête du peuple. »

Mercredi, 4 mai 1831.

XIV

REVUE FANTASTIQUE

Je suis tout à fait de ceux qui vont au musée sans livret. J'y entrais donc hier, jour le moins réservé qu'il soit possible de voir; je commençais à devenir un des flots de cette mer agitée qui se balance stupidement devant des toiles plus ou moins grandes, représentant des sujets plus ou moins à la portée des gens. Il faut avouer que, grâce à cette absence de livret, je ne comprenais rien les trois quarts du temps; mais comme c'est un système que je me suis fait, je tenais bon.

Oui, il m'est entré dans la tête que lorsqu'on visite, par exemple, la vieille galerie du Louvre, on peut croiser ses bras derrière son dos. Que vous apprendrait l'explication?

Peut-être il est curieux pour certaines personnes de savoir que le dernier personnage de la galerie à gauche, au grand bout de la table dans les noces de Cana, est Charles-Quint; le second, Victoria Colonna; le troisième, François Ier; desquels personnages pas un ne ressemble, bien entendu; peut-être il y a des gens qui lisent avec saîisfaction que M. Bonnefond a retouché ici Titien, déshonoré là le seul tableau à l'huile où Michel-Ange ait mis la main; ces gens-là ne s'en seraient sans doute pas aperçus s'ils ne le lisaient pas.1

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