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blicains, car le pouvoir avec ses difficultés est préférable à quelques jours d'opposition dont l'éclat ne remplace pas la stérilité1.

Et dès les premiers jours de la rentrée en session, le << Comité des dix-huit, » formé de délégués des diverses fractions de gauche, ce comité d'action, institué en vue de la lutte, sè sépara spontanément. Il n'avait plus de raison d'être à cette heure où la majorité voyait ses représentants et ses chefs siéger au banc des ministres. A l'avenir, c'était, suivant le système antérieur, par l'entremise des bureaux des divers groupes que les délibérations devraient être prises dans toutes les questions où serait sérieusement impliquée l'action collective de la majorité.

Tandis que les chefs de parti affirmaient que la majorité devait être gouvernementale, le gouvernement manifestait dans son langage et dans ses actes les tendances les plus largement et les plus correctement libérales. Aux réceptions du jour de l'an, le ministre de l'intérieur, s'adressant au préfet de police et à la direction de la presse disait : « Nous voulons aller non jusqu'au « bout de la légalité mais jusqu'au bout de la liberté... « Vous avez, messieurs, à appliquer les lois politiques << qui touchent la presse, le colportage, l'imprimerie et << la librairie; c'est par l'esprit dans lequel ces lois << sont appliquées qu'un gouvernement caractérise sa << politique. Cette application, je vous la demande très « libérale, très libérale! » Et dans une circulaire aux préfets, concernant les relations qu'ils devaient entretenir avec les maires élus, M. de Marcère, élargissant la question, émettait à propos de l'éducation politique du pays, cette théorie salutaire :

1. 11 janvier.

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JANVIER 1878.

Il est nécessaire que l'intervention incessante de l'Administration supérieure dans les affaires communales ne la rende pas illusoire. Il est bon que les électeurs apprennent par leur propre expérience qu'ils ne peuvent pas se désintéresser des affaires communales; qu'ils seront bien ou mal administrés suivant les choix qu'ils auront faits; que l'Administration supérieure ne les protégera pas malgré eux; et que, s'ils négligent de se rendre au scrutin ou de peser les titres des candidats qui sollicitent leurs suffrages, ils n'auront qu'à s'en prendre à eux-mêmes des désagréments qu'ils en éprouveront.

Et, considérée à ce point de vue, la question de vos rapports avec le maire et avec les conseils municipaux prend une importance qui dépasse de beaucoup la sphère des · intérêts locaux ; il s'agit avant tout de développer, en France, le sentiment de la responsabilité individuelle en l'appelant à s'exercer sur le terrain communal, qui est de tous le plus propre à favoriser son activité1.

1. Circulaire du 15 janvier.

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M. Waddington, ministre des affaires étrangères, avait aussi réuni les fonctionnaires de son administration et, sous une forme courtoise et délicate mais ferme, leur avait fait comprendre que les agents de la diplomatie française à l'étranger, attachés presque tous, de par leurs relations ou leurs liens de famille, à d'anciennes traditions monarchiques, devraient à l'avenir, prendre au sérieux le régime parlementaire et la forme républicaine ou renoncer à servir un gouvernement dont ils ne pourraient admettre et faire respecter le principe.

A ces déclarations s'ajoutaient des actes. M. Dufaure prescrivait aux parquets de suspendre les poursuites relatives aux délits de presse commis avant la dernière crise, mais non pas les délits électoraux relatifs aux derniers scrutins. Tout en préparant un projet de loi

d'un caractère général sur les enquêtes parlementaires, il recommandait par circulaire spéciale1 aux procureurs généraux, « de seconder les investigations de la com« mission d'enquête établie par la Chambre, investiga« tions qui n'avaient et ne devaient avoir d'autre but <«< que d'accuser la sincérité des élections; cela tout en <«< conciliant par les interrogatoires et la communica<«<tion des documents judiciaires, le respect dû aux « délégués d'un grand corps politique avec les préro<«<gatives de la justice, l'intérêt des familles et les né« cessités de l'instruction. » A l'exemple du garde des sceaux, tous les ministres enjoignaient à leurs agents de faciliter, dans la mesure de leurs attributions, les travaux de la commission d'enquête.

I

Dans toutes les branches de l'administration, des mutations s'effectuaient qui tendaient à mettre le personnel en harmonie avec les principes de gouvernement que nous venons de signaler. M. de Saint-Vallier, sénateur du centre gauche, était nommé ambassadeur à Berlin, en remplacement de M. de Gontaut-Biron . M. Fournier remplaçait M. de Bourgoing à Constantinople. Le ministre de l'intérieur complétait le remaniement préfectoral par une série de nominations qui intéressait 264 sous-préfectures (il en existe 275 en France), et 75 secrétariats généraux de préfectures. La plupart des conseils municipaux suspendus étaient remis en fonctions; et, durant les mois de janvier et de février, une série de décrets successifs pourvurent aux nominations des municipalités dont la loi attribuait le choix au pouvoir central.

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M. Dufaure, de son côté, remettait en fonctions `la plupart des juges de paix cassés par M. de Broglie. Bon nombre de ceux qu'avait installés à leur place le gou

1. Du 31 décembre 1877.

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vernement du 16 mai offrirent leurs démissions. Quelques autres furent destitués. Un mouvement comprenant une demi-douzaine de révocations eut également lieu dans les parquets. L'une de ces révocations donna lieu à un incident. Le bruit courut que, voulant protester contre une des décisions de M. Dufaure, les conseillers de la cour de Grenoble s'étaient rendus en corps chez M. de Prandière, procureur général révoqué, et avaient écouté la lecture d'une lettre fort acerbe adressée au garde des sceaux par le magistrat frappé. Interpellé à la Chambre au sujet de ce fait, M. Dufaure déclara que quelques visites de condoléances avaient été faites à M. de Prandière, mais à titre purement individuel et non à titre corporatif; il ajouta d'ailleurs que si les rumeurs répandues eussent été fondées, il n'aurait pas hésité à agir et à faire respecter l'autorité ministérielle.

Enfin, le général Borel, ministre de la guerre, dans le but avoué de soustraire l'armée à toutes les suggestions de l'esprit politique n'hésitait pas à priver de son commandement le général Ducrot, dont le nom avait été mêlé, à raison d'opinions ouvertement affichées, à des rumeurs de coup d'État.

Une autre mesure relative à ces mêmes bruits occupa beaucoup le public pendant les premiers jours de l'année. Le 13 décembre, racontait-on, les officiers de la garnison de Limoges avaient été réunis par leur colonel qui leur transmit des instructions à suivre en cas d'émeute. Telles étaient la nature et la sévérité de ces instructions que plusieurs officiers crurent à l'imminence d'un coup de force. L'un d'eux, le major Labordère, déclara qu'il ne s'associerait point à un crime et refusa d'obéir à ces ordres éventuels. Le major fut immédiatement mis aux arrêts. Cet événement qui devint l'objet de commentaires fantaisistes impressionna justement les esprits. Il posait en effet l'épineuse question

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de savoir où finit l'obéissance passive et comment la notion absolue de la disciplíne peut se concilier avec le respect dû aux lois générales. Les journaux radicaux prirent naturellement feu d'emblée et exaltèrent l'acte d'insubordination du major Labordère. A la suite d'une enquête dont les détails ne furent pas livrés au public, il parut acquis que les ordres émanés du ministère présidé par M. de La Rochebouet visaient uniquement le cas où des troubles eussent éclaté par le fait du vote d'une nouvelle dissolution. Le général Bressolles qui avait été chargé de transmettre ces ordres au colonel du 14a de ligne, «< interprétant mal les instructions qui lui étaient données et qui se rapportaient uniquement à des mesures de prévoyance, eut le tort de les transformer en mesures d'exécution que rien ne justifiait 7. » En conséquence le ministre de la guerre prononça la mise en disponibilité du général Bressolles; mais, jugeant que la faute de cet officier supérieur n'excusait point l'acte d'indiscipline du major Labordère, il mit ce dernier en disponibilité par retrait d'emploi.

La Chambre avait commencé l'examen du budget et la discussion de diverses lois que nous énumérerons plus loin; mais elle continuait à consacrer une grande partie de ses séances à l'interminable travail de la vérification des pouvoirs. Toutes les élections de gauche avaient été validées; seules, les élections de droite avaient donné lieu à des annulations, ce qui était en somme peu extraordinaire, car les accusations de candidature officielle concernaient uniquement les scrutins où les champions des partis monarchiques l'avaient emporté.

Peut-être la majorité eût-elle mieux fait de se montrer largement indulgente et de terminer rapidement ces

1. Note du Journal officiel du 31 décembre 1877.

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