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énergique, et lorsque en même temps le foyer central, Paris et la cour, formait à l'élégance et au bon goût l'élite de la nation. Jeune, il a été saisi par l'inspiration : « toute son étude et son application ne furent que pour le théâtre », disent ses camarades La Grange et Vinot. Entrainé par la vocation la plus franche et la plus décidée il a commencé par subir un long et dur apprentissage. Lorsqu'il a été pour ainsi dire armé de toutes pièces, il a exercé dans toute son étendue cette fonction de l'auteur comique, la plus militante de la littérature; il a combattu avec une adresse, une vigueur et une vaillance incomparables ce spirituel et dangereux combat; et il est mort sur la brèche. Aussi n'est-ce pas seulement un grand écrivain, c'est un type, et sa vie est en quelque sorte le mythe de la comédie.

Voici un peu plus de deux cents ans que Molière est entré dans la postérité. Depuis deux siècles on réimprime, on juge, on critique ses æuvres; on retrace sa vie, on joue ses pièces sur le théâtre. Comment s'est comporté à son égard le goût du public et l'opinion des lettrés, c'est ce que nous voulons faire connaître par un aperçu rapide.

Molière a été de son vivant apprécié à sa juste valeur. Toute la fin du xviie siècle lui est encore favorable. Ses camarades survivent et entretiennent pour ses chefsd'æuvre le feu sacré. Mais peu à peu les compagnons, les disciples s'en vont à leur tour. Il semble que le sens de son théâtre se perde avec eux. L'interprétation faiblit. Louis XIV ne peut, en 1700, assister jusqu'au bout à une représentation de l’Avare. A la fin de sa vie, son goût pour Molière s'étant réveillé, à ce que raconte Dangeau, il se faisait représenter pour lui seul quelques-unes des pièces de son ancien protégé; il les faisait apprendre par les gens de sa musique qui lui servaient d'acteurs, et luimême les stylait, leur donnait la vraie expression du rôle; le grand roi ne dédaignait pas d'être le metteur en scène du grand comique. (Molière et Louis XIV, par M. Larroumet, Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1886.)

Pendant ce temps là, il y avait, au contraire, dans le public français comme un moment de fatigue. Les pièces de Molière n'attirent plus un auditoire aussi nombreux; les recettes, quand on les joue, se tiennent le plus souvent à un niveau assez modeste. Voltaire constaté formellement cette tiédeur relative et cherche à l'expliquer : « On demande, dit-il, pourquoi Molière ayant autant de réputation que Racine, le spectacle cependant est désert quand on joue ses comédies, et qu'il ne va presque personne à ce même Tartuffe qui attirait autrefois tout Paris, tandis qu'on court encore avec empressement aux tragédies de Racine, lorsqu'elles sont bien représentées ? C'est que la peinture de nos passions nous touche encore davantage que le portrait de nos ridicules; c'est que l'esprit se lasse des plaisanteries et que le cæur est inépuisable. L'oreille est aussi plus flattée de l'harmonie des beaux vers tragiques et de la magie étonnante du style de Racine qu'elle ne peut l'être du langage propre à la comédie. Ce langage peut plaire, mais il ne peut jamais émouvoir, et l'on ne vient au spectacle que pour être ému. »

Il en fut ainsi pendant la plus grande partie du xviie siècle, au moins dans les classes supérieures de la nation. Sans contredit, la prédilection qu'elles manifestaient pour la tragédie contribua à faire délaisser à demi le genre comique et celui qui en était le principal représentant. Mais cette raison que donne Voltaire du demiabandon où tomba l'æuvre de Molière sur notre théâtre

la seule. Il en est, à notre avis, une autre cause, c'est l'esprit qui régnait alors en France, esprit de mots, esprit maniéré, esprit où, comme La Bruyère le disait des précieuses de l'hôtel de Rambouillet, « l'imagination avait trop de part ».

n'est pas

L'observation comique, telle qu'elle s'exerce dans Molière, était trop franche et trop rude pour les Français du temps de Louis XV; sa langue même trop mâle et trop simple. Il leur fallait de l'ingénieux et du fin, du compassé et de l'élégant. Ce qui leur convenait le mieux, c'étaient de petits actes musqués, quintessenciés, madrigalisés comme leur en fit Marivaux, Marivaux goutait peu Molière, qu'il appelait « un peintre de dessus de portes ».

Cela n'empêcha point que Molière ne conservât de nombreux fidèles parmi tout ce qu'il y avait d'esprits distingués en France et que son œuvre ne fût l'objet d'un travail suivi et considérable. Le commencement du siècle produisit les premiers biographes du poète : Grimarest, Bruzen de Lamartinière. Deux éditions importantes eurent lieu, celle de Joly, en 1734, celle de Bret, en 1773.

Le célèbre acteur tragique Lekain, à l'occasion du centenaire de Molière, en 1773, eut l'idée de rendre un hommage public au grand poète en lui élevant une statue dans le foyer de la nouvelle salle de spectacle qu'on était en train de construire. Une représentation exceptionnelle fut donnée à la Comédie française, le 17 février, et le bénéfice en devait être consacré à ce dessein. Une note des Mémoires de Lekain nous apprend que « la masse la plus pauvre et la plus sensible de la nation reçut l'annonce de la représentation avec le plus grand enthousiasme, mais que les belles dames et les gens du bel air n'y firent pas la moindre attention. Ainsi, ajoute le tragédien, ce bénéfice qui, dans les villes d'Athènes, de Rome et de Londres, aurait suffi pour subvenir à la dépense projetée, ne s'éleva qu'à 3,600 livres ou environ. Il fallut qu'à la honte des riches et des égoïstes, les comédiens complétassent le reste ». Encore ne purent-ils avoir qu'un buste pour le foyer public de leur théâtre. Cela confirme bien ce que nous venons de dire des dispositions d'esprit d'une partie de la nation à l'égard de Molière.

Une autre manifestation en l'honneur du poète comique fut faite par l'Académie française. Dès 1769, l'éloge de Molière avait été mis au concours par l'Académie qui « le comptant parmi ses maîtres, disait l'abbé de Boismont, alors directeur, le voyait toujours avec une douleur amère omis entre ses membres ». Le prix fut obtenu par Champfort, dont le discours marque dans la suite des appréciations du génie de Molière. Gaillard, La Harpe, Bailly eurent les accessits. Cette joute littéraire ne fut pas sans effet sur l'opinion.

En 1778, l'Académie completa la réparation en plaçant dans la salle de ses séances le buste de Molière dû au ciseau de Houdon. Au dessous du buste on grava cette inscription proposée par Saurin :

Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.

C'était, comme le dit d'Alembert, « une adoption posthume ». Cet acte, qui faisait honneur à la Compagnie, lui attira pourtant plus d'une épigramme. Champfort luimême, dans son éloge, avait dit avec un accent de reproche : « Il faut qu'un corps illustre attende cent années pour apprendre à l'Europe que nous ne sommes pas des barbares. »

Et, en effet, l'Europe nous avait devancé dans l'admiration unanime du poète. La diffusion presque immédiate de son œuvre fut extraordinaire. Dès 1670, à l'époque du voyage diplomatique de la duchesse d'Orléans, Molière, encore vivant, est en possession de divertir l'aristocratie anglaise. Les auteurs comiques de la Grande-Bretagne essaient d'imiter les pièces du poète français. Ils commencent par les transformer en grosses farces très épicées, très cyniques, comme l'exigeait le goût d'un public encore grossier. Mais peu à peu ils en arrivent à des imitations plus tolérables, et c'est à l'inspiration de Molière qu'ils doivent ce qu'ils produisent de plus remarquable dans la comédié, sans excepter le chef-d'œuvre de Sheridan : The School for scandal. L'édition de Molière publiée à Londres en 1732 est une des premières éditions de luxe du grand écrivain. Chacun des chefs-d'auvre était dédié à quelque grand seigneur anglais.

Molière pénétra en Allemagne au moins aussi vite qu'en Angleterre. Il fut traduit et imprimé à Francfort dès 1670. Avant la fin du xvue siècle, deux traductions plus complètes parurent, l'une d'elles avec ce titre latin : Histrio gallicus,comico satyricus sine exemplo,... Nuremberg, 1695. L'Allemagne déploya, dans les représentations surtout, le zèle le plus vif pour le poète français. Toutes les écoles dramatiques de Leipzig et de Hambourg mirent toujours Molière au premier rang, comme le modèle qu'il fallait atteindre. Les grands acteurs eurent pour ambition de briller dans les principaux rôles de son théâtre.

L'Italie eut aussi les ouvres de Molière dans sa langue avant la fin du xviie siècle. La remarquable traduction de Nicolas di Castelli (1696-1698), quoique imprimée à Leipzig, était destinée à la péninsule. Molière y fut aussitôt accepté comme un de ces génies supérieurs qu'on ne discute pas. Il régénéra la comédie italienne par Goldoni, son disciple. C'est Goldoni qui le premier porta à la scène la personnalité et l'histoire de Molière, dans la comédie qu'il fit jouer à Turin, en 1751, sous le titre de Il Moliere. Mercier, trente ans plus tard, ne fit qu'imiter Goldoni. « N'est-il pas étrange, disait le critique Geoffroy, qu’un Italien ait rendu le premier cet hommage dramatique à notre Molière ? »

Il ne paraît point que Molière ait franchi les Pyrénées aussi promptement que les Alpes. L'Espagne, livrée à une longue décadence, à une sorte d'agonie littéraire, ne songea qu'assez tard à raviver sa veine comique par l'étude de Molière. Moratin, le fils du poète tragique, conçut et proclama le premier la nécessité de mettre la

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