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Muse, à ce prix je suis encor tes lois;
A ce prix seul, nous pouvons à nos rimes
Promettre encor des honneurs légitimes,
Et les regards des sages et des rois.
Toujours j'entends les échos de nos rives
Porter au loin ces redites plaintives,
Que l'Hélicon n'est plus qu'un vain tombeau,
Que pour Phébus il n'est plus de Mécene,
Et qu'éloigné du trône de la Seine,
En soupirant il éteint son flambeau.
Oui, je le sais, de profondes ténebres
Ont du Parnasse investi l'horizon ;
Mais s'il languit sous ces voiles funebres,
Allons au vrai : quelle en est la raison ?
Peut-on compter qu'un soleil plus propice
Ramenera sur l'empire des vers -
Ces jours brillants nés sous le doux auspice
Des Richelieux, des Séguiers, des Colberts,
Quand, ne suivant que les muses impies,
Prenant la rage et le ton des harpies,
Mille rimeurs, honteusement rivaux,
Par leurs sujets dégradent leurs travaux?
Ces noirs transports sont-ils la poésie ?
Hé quoi! doit-on couronner les forfaits,
Parer le crime, armer la frénésie ?
Et pour le Styx les lauriers sont-ils faits ?
N'accusons pas les astres de la France :
Pour ranimer leurs rayons éclatants

Qu'au mont sacré de nouveaux habitants,
Rivaux amis, rendent d'intelligence
La vie aux mœurs, la noblesse aux talents;
Ainsi bientôt nos rivages moins sombres,
D'un jour nouveau parés et réjouis,
Reverront fuir le sommeil et les ombres
Où sont plongés les arts évanouis.
Pour toi, pendant que de nouveaux Orphées,
Vouant leurs jours aux plus savantes fées,
Et s'élevant à des accords parfaits,
Mériteront de chanter près d'un trône
Toujours paré des palmes de Bellone,
Et couronné des roses de la paix;
Muse, pour toi, dans l'union paisible
De la sagesse et de la volupté,
Nymphe badine, ou bergere sensible,
Viens quelquefois, avec la Liberté,
Me crayonner de riantes images,
Moins pour l'honneur d'enlever les suffrages,
Que pour charmer ma sage oisiveté.

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ÉPITRE IV.

A M. LE COMTE DE TRESSAN .

« Je suis persuadé, monsieur, que vous ne « doutez pas de l'empressement que j'ai de « répondre à votre lettre charmante : »

MAIs comment écrire à Paris?
Toujours le dieu des vers aima la solitude :
Dans cet enchaînement d'amusements suivis,
De choses et de riens unis,
Où trouver le silence, où fuir la multitude?
Comment être seul à Paris ?
Pour cueillir les lauriers et les fruits de l'étude
Aux premiers rayons du soleil,
Je veux dès son coucher me livrer au sommeil :
Je me dis chaque jour que la naissante aurore
Ne retrouvera pas mes yeux appesantis ;
Dix fois je me le suis promis;
Je promettrai dix fois encore :
Comment se coucher à Paris ?
On veut pourtant que je réponde

Au badinage heureux d'une muse féconde :
On croit que les vers sont des jeux,
Et qu'on parle en courant le langage des dieux
Comme on persifle ce bas monde :
Par les Graces, dit-on, si vos jours sont remplis,
Par les Muses du moins commencez vos journées.
Oui, fort bien; mais est-il encor des matinées ?
Comment se lever à Paris ?
Des yeux fermés trop tard par le pesant Morphée
Sont-ils si promptement ouverts ?
De l'antre du Sommeil passe-t-on chez Orphée,
Et du néant de l'ame à l'essor des beaux vers ?
N'importe : cependant, malgré l'ombre profonde
Qui couvre mes yeux obscurcis,
Dès que je me réveille, à peine encore au monde,
Je m'arrange, je m'établis ;
Dans le silence et le mystere,
Au coin d'un foyer solitaire
Je me vois librement assis.
Le ciel s'ouvre : volons, Muse, oublions la terre :
Je vais puiser au sein de l'immortalité .
Ces vers faits par l'amour, ces présents du génie,
Et dignes d'enchanter par leur douce harmonie
Les dieux de l'univers, l'esprit, et la beauté.
Enflammé d'une ardeur nouvelle,
Déja je me crois dans les cieux;
Déja : mais quel profane à l'instant me rappelle
Aux méprisables soins de ces terrestres lieux ?

Quel insecte mortel vient m'arracher la rime ?
Ou, pour tout dire enfin sur un ton moins sublime,
Bientôt mon cabinet est rempli de fâcheux;
Les brochures du jour et mille autres pancartes,
Des vers, des lettres, et des cartes,
Viennent en même temps de différents endroits.
Il faut y répondre à la fois.
Bientôt il faut sortir : l'heure est évanouie;
Muses, remportez vos crayons.
Dans l'histoire d'un jour voilà toute la vie.
Car vainement nous nous fuyons ;
Jusqu'en nos changements tout est monotonie,
Et toujours nous nous répétons.
Or sur cette image sincere
Prononcez, jugez si je puis
Devenir diligent ou rester solitaire :
Comment donc rimer à Paris ?

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