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Les brochures de tout étage,
Et la fureur et le néant
De vouloir être un personnage;
Toutes ces clartés de passage
Séduiroient médiocrement
Un Gaulois sans beaucoup d'usage,
Borné tout naturellement
A la simplesse du vieil âge,
Et qui n'auroit point l'avantage
De saisir assez lestement
Le sentencieux persiflage
Du sophistique enivrement,
Ni de sentir bien vivement
Cet éternel enfantillage
Du ton qui veut être plaisant,
Tous ces grands rires d'un moment
De tant de gens gais tristement,
Et ce délicieux ramage,
Ce jargon d'un ennui charmant :
Il n'auroit quitté sa retraite
Que pour un asile enchanté,
Dont il connoît, dont il regrette
L'agrément, la tranquillité,

- Les jours sans inégalité,

L'esprit au ton de la nature,
L'amitié franche, la droiture,
Et cette si bonne gaîté,
La compagne fidele et sûre

Du bonheur et de la santé. -
Plein de cette image si chere,
S'il avoit pu tout uniment
Quitter son manoir solitaire -
Sans braver fort imprudemment
Un oracle de l'atmosphere,
Au lieu d'être, dans cet instant,
A tracer sur un froid pupitre
Cette longue petite épître,
Qu'il vous griffonne en grelotant,
Déja bien loin, et bien content,
Presque aux deux tiers de sa journée,
Il auroit vu, courant les champs,
Huit ou neuf postillons jurants
Contre la course et la gelée,
Tous à-peu-près aussi riants,
Tous avec mêmes agréments,
Airtransi, voix rauque, altérée,
Oeil larmoyant, face empourprée,
Rhume dont on ne connoît pas
La naissance ni la durée,
Pelisse de toile cirée
Sous une gaze de frimas,
Ceinture de neige entourée,
Bonnet de peau d'ours presque ras,
D'où l'on voit descendre assez bas
En ligne droite et bien tirée
Des cheveux lustrés de verglas,

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Tels qu'on voit dans les vieux Atlas
La chevelure de Borée.
Quoi qu'il en soit, pour dire enfin
Avec une entiere franchise
Son aventure et son chagrin,
Aujourd'hui même, sans remise,
Il devoit se mettre en chemin
Si le redoublement soudain
De ce vent d'est, joint à la bise,
Ne l'eût détaché ce matin
De sa dangereuse entreprise :
Tremblant au présage fatal
De ce ciel menaçant et sombre,
Il a cru, sous ce noir signal,
De Réaumur entendre l'ombre
Du sein d'un tube glacial
Prédisant, d'un ton sépulcral,
De nouveaux désastres sans nombre
A qui, courant tant bien que mal,
De son réduit quitteroit l'ombre :
D'ailleurs même, sans Réaumur,
Un autre oracle non moins sûr
A dû guider sa prévoyance;
Cette grippe a déja sur lui
rop bien exercé la puissance
Du régime et de son ennui, .
Pour s'en procurer aujourd'hui
Une seconde expérience.

Peut-être bien traitera-t-on
Cette prudence de chimere,
Ce voyage d'imaginaire,
Et le voyageur de poltron;
Mais, soit que l'on s'en moque ou non,
Il pense, d'après la coutume
Des bonnes gens sans aucun art,
Qu'il vaut mieux courir le hasard
D'un ridicule que d'un rhumé.
Je suis confus, épouvanté
De cette longue rêverie :
Auriez-vous cru voir à côté
De quelques mots pour un pâté
Cette incroyable compagnie
Si disparate pour le nom
Et pour la physionomie,
L'élégante, le postillon,
Les esprits, la grippe, le ton
De l'antique philosophie,
Et la morale, et le pompon, -
Les entrepreneurs du génie,
Les livrets à prétention,
Et la raisonneuse manie
Dont l'âpre et seche fantaisie
Est la grippe de la raison,
Et des esprits à l'agonie ?
Grace au ciel, elle va tombant
Ainsi que l'autre épidémie.

L'erreur n'est qu'une maladie
Dont le cours est plus ou moins lent,
Mais qu'enfin le temps expédie :
La seule antique Vérité,
Toujours jeune aux yeux des vrais sages,
Toujours forte au sein des ravages
Et des jours de calamité,
Qui souvent des terrestres plages
Alterent la salubrité,
S'avance avec égalité
A travers les vents, les nuages,
Et l'errante mortalité:
Son trône, porté sur les âges,
Voit disparoître à sa clarté
L'intempérie et les orages
Dont chaque siecle est agité;
Sa sublime simplicité,
Surmontant le ton exalté -
Des pancartes et des adages
D'un empirisme répété,
Use tour-à-tour les ouvrages,
Les tréteaux et les personnages,
Et leur pauvre célébrité;
Elle efface avec majesté
Les maux de leurs divers passages;
Et les roses de la santé
Refleurissent sur nos rivages :
Nul faux systême brillanté,

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