Images de page
PDF

Nulle éphémere obscurité
N'arrive à la sphere éternelle
Des rayons de la vérité;
Nul souffle de la nouveauté
N'atteint la fleur toujours nouvelle
De sa fraîcheur, de sa beauté,
Et de sa jeunesse immortelle.
Il faut avoir assurément -
Une bien belle confiance
Dans toute l'heureuse indulgence
Dont la raison use aisément,
Sans prendre la triste balance
Où la moderne suffisance
Pese jusqu'à l'amusement :
Il faut toute mon assurance .
Dans cette amitié qui m'entend
Pour vous envoyer bonnement
Ces riens tracés à l'aventure,
Et qui sans dessein, je vous jure,
Commencés je ne sais comment,
Se sont chargés, chemin faisant,
De crayons de toute figure.
Ils finiroient je ne sais quand,
Et me rendroient la fantaisie
De cette libre poésie
Qui fut un de mes premiers goûts,
Si je n'écoutois que l'envie,
Le charme d'écrire pour vous :

Mais comme il se pourroit bien faire
Que cette lettre, allant son train,
M'amuseroit seul à la fin,
Sans trop mériter de vous plaire,
Non plus qu'aux Graces, que d'ici
Je crois voir, pour me lire aussi,
Quitter une harpe légere -
Plus brillante que tout ceci ;
Rendu bientôt à mon silence,
Je fuirai toute ressemblance
Avec l'ivresse et les longueurs
De ces messieurs les amateurs
Dont la musique est la manie,
Infatigables auditeurs
De leur personnelle harmonie ;
Flûte, guitare, ou violon,
Hautbois, ou cor, violoncelle,
N'importe sur quoi leur beau zele
Exerce sa prétention,
Leur réveil, chaque matinée,
Autour d'eux fait tout retentir : -
Charmants, jouant faux à l'année,
Mais d'amitié, pour leur plaisir;
Fort souvent une heure est sonnée,
Ils ne songent point à finir.
Oh! que cette ardente furie
De répétitions sans fin
Seroit promptement rafraîchie,

S'ils sentoient le mal du voisin
Que leur tendre goût supplicie,
Et qui, chaque jour plus chagrin,
Plus écrasé de symphonie,
Jure d'aller le lendemain
Consulter, pour prendre à partie
Son mélodieux assassin,
Et s'instruire (preuve servie)
Par un délibéré certain,
Si cette peste du matin
(La lyrique épizootie)
N'est pas un moyen souverain
Pour casser un bail même à vie,
Et si la coutume contient,
Sous le titre des servitudes,
Jusqu'à quel point la loi soutient
L'amateur faisant ses études!
C'est peu que le talent bénin,
La tant douce monotonie
De ces messieurs, dont tout est plein,
Occupe, amuse, gratifie,
Charme leur plus proche voisin,
Heureux de la premiere main
Sous le feu même du génie;
Leur épidémique harmonie,
De proche en proche s'abaissant
Sur le quartier, sur le passant,
Vous fait bâiller la compagnie;

Et du symphoniste argentin
Doublant le rôle et la couronne,
Unit, dans son brillant destin,
Au don d'ennuyer en personne
L'art d'ennuyer dans le lointain.
Je ne sais trop si je m'explique :
Au reste, si ces traits galants
Présentent mal de la musique
Les matineux freres servants,
Il ne faut que changer l'adresse :
Vous aurez, presque aux mêmes traits,
Des amateurs de pire espece,
Ces longs liseurs de verselets
D'une pesante gentillesse,
Ces porteurs d'odes, de couplets,
De madrigaux et de bouquets
D'une fadeur enchanteresse,
Tous gens couronnés de leur main,
D'autant plus mortels au prochain,
Que, si leur beau feu vous approche,
Sans dire gare, armés soudain,
Ils tirent la mort de leur poche.
Non contents d'amuser Paris,
Leur gloire va gagnant pays
Par la renommée ou le coche ;
Les confidences, les honneurs -
De leurs personnelles lectures
Étendant bientôt leurs faveurs,

Par la presse, par les voitures,
Sur nos lointains sement les fleurs
Avec l'opium des brochures;
Et leurs guirlandes et leurs fruits,
Portant leur parfum spécifique
Par-delà nos climats séduits,
Vont faire bâiller l'Amérique.
Je crains leur rôle, et je m'enfuis.

« PrécédentContinuer »