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PREMIER imitateur du berger dont la muse
Est l'honneur immortel des champs de Syracuse,
Dans un heureux loisir je répete en ce bois
Les airs que les Amours jouoient sur son hautbois.
Pour chanter les combats et le dieu de la Thrace
J'allois rêver un jour au sommet du Parnasse ;
Apollon, peu facile à ces hardis projets,
M'ordonna de traiter de plus simples sujets ,
Je ne trouble donc plus par l'éclat des trompettes
Des champs accoutumés aux soupirs des musettes.
Si je chante aujourd'hui sur ces paisibles bords,
Muses, ne m'inspirez que d'aimables accords.
Que d'autres, ô Varus, plus chers aux doctes fées,
Au temple de Mémoire érigent vos trophées !
Ma voix, trop foible encor pour chanter les héros,
Apprendra seulement votre nom aux échos.
Mais si ce qu'aujourd'hui j'écris sans impostures,
Vainquant la nuit des temps, passe aux races futures,
On lira que Varus et ses brillants honneurs
Etoient même connus au séjour des pasteurs.

Dans un antre champêtre, orné par la nature, Sous des pampres fleuris, sur un lit de verdure, Silene, de Morphée éprouvant la douceur, A des songes riants abandonnoit son cœur ; On voyoit près de lui sa couronne et son verre Renversés sur un thyrse entouré de lierre ; Un doux jus, bu la veille aux fêtes de Bacchus, Tenoit encor ses sens assoupis et vaincus, Quand deux jeunes bergers, Silvanire et Mnasile, Troublerent à dessein la paix de cet asile. Depuis long-temps Silene, oracle de ces lieux, Leur promettoit en vain des chants mystérieux; Il avoit jusqu'alors éludé leur poursuite; Mais leurs efforts enfin empêcherent sa fuite : La jeune Eglé survient, et se joint aux pasteurs Pour former au vieillard une chaîne de fleurs. Captif en ces liens, Silene se réveille; On voit naître les ris sur sa bouche vermeille : Vous l'emportez, dit-il, et je suis arrêté; Je vois bien à quel prix on met ma liberté; Vous voulez que des temps je vous chante les fastes : Un jour ne peut suffire à des sujets si vastes ; Commençons cependant, contentons vos desirs : Pour vous, je vous réserve, Eglé, d'autres plaisirs. Rompez, jeunes pasteurs, cette chaîne inutile, Et comptez sur la foi de ma muse docile. Il dit. Tout à l'envi s'apprête à l'écouter; Ses liens sont brisés : il commence à chanter.

Aux sublimes accents de l'immortel Silene Les vents, au loin chassés, ne troubloient pas la plaine; Les ruisseaux s'arrêtoient et n'osoient s'agiter; Les échos admiroient et n'osoient répéter; Les Nymphes, les Sylvains, formant d'aimables danses, Suivoient d'un pas léger ses brillantes cadences. Le rivage d'Amphrise et le bois d'Hélicon . -Furent souvent charmés par le chant d'Apollon; Le sombre roi du Styx, aux tendres airs propice, Fut touché des accords de l'époux d'Eurydice : Mais la voix du vieillard cher au dieu des raisins Charma bien plus encor les rivages voisins. Il décrivoit d'abord la naissance du monde. Rien n'existoit encore; une masse inféconde Formoit un vaste amas d'atomes confondus, Dans les déserts du vide au hasard répandus ; Ce néant eut sa fin; l'univers reçut l'être : Des atomes unis le concqurs fit tout naître ; Il fit les éléments, qui, par d'heureux accords, Formerent à leur tour tous les lieux, tous les corps ; Les plaines de Cybele et les champs de Nérée Occuperent leurs rangs sous la sphere éthérée, Et sur ces sombres lieux, muettes régions, Où le trépas conduit ses pâles légions. Quel spectacle pompeux! du monde jeune encore Quel fut l'étonnement, quand la naissante aurore, Pour la premiere fois ouvrant un ciel vermeil, Fit luire aux yeux charmés l'empire du soleil !

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Bientôt ce dieu fécond, ame de la nature,
Du monde, obscur sans lui, fit briller la structure,
Et donna, de son char élevé sur les airs,
Du jour et des couleurs à tant d'êtres divers.
La terre, à son aspect, riche et fertilisée,
Des plus précieux dons se vit favorisée;
Elle enfanta les fleurs, les premieres moissons,
La vigne, les vergers, les bois, et les buissons ;
Un peuple d'animaux erra dans nos montagnes;
Les troupeaux, moins craintifs, peuplerent les campagnes;
L'air eut ses citoyens, l'onde ses habitants :
Ainsi, poursuit Silene, on vit naître les temps.
Les humains vertueux, sous le sceptre de Rhée,
Virent du siecle d'or la trop courte durée;
Les coupables enfants de ces premiers mortels
Altérerent les mœurs, foulerent les autels ;
La Vertu fugitive, aux jours de Prométhée,
Reprit son vol aux cieux d'une aile ensanglantée :
Par le dieu du trident l'Olympe fut vengé,
La mer fut le tombeau du monde submergé.
L'époux seul de Pyrrha, dans cette nuit profonde,
Survécut avec elle aux ruines du monde ;
De la terre en silence il peupla les déserts
Sur les vastes débris du premier univers.
Ainsi chante Silene, ainsi sa main retrace
Le tableau des malheus de la mortelle race;
Par Mnémosyne instruit des faits de tous les temps,
Il en peint aux bergers mille traits éclatants.

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Il plaint le jeune Hylas long-temps pleuré d'Alcide : Une nymphe l'entraîne en sa grotte liquide; Alcide en vain l'appelle aux rives d'alentour, Hylas ne répond plus, sa perte est sans retour. . L'éloquent demi-dieu chante ensuite et déteste Du monstre des Crétois la naissance funeste; Il chante cette reine, épouse de Minos, Heureuse si jamais on n'eût vu de troupeaux Des filles de Prétus les fureurs sont connues, Leurs vains gémissements insulterent les nues ; Mais leur délire ardent, leurs stupides fureurs N'ont jamais de la Crete égalé les horreurs. O honte! ô crime affreux ! quels feux brûlent tes veines, Folle Pasiphaé? qu'attends-tu dans ces plaines? Le taureau que tu suis ne comprend point tes pleurs Epris d'autres amours, il foule un lit de fleurs, Et toujours insensible à tes flammes brutales, Dans quelque pâturage il te fait des rivales. Chastes nymphes d'Ida, sortez de vos forêts, Que ce taureau fatal expire sous vos traits ; S'il ne s'offre à vos coups sur la rive voisine, Volez, suivez ses pas jusqu'aux murs de Gortine ; Sacrifiez ce monstre, et vengez en ce jour Les lois de la nature, et l'honneur de l'amour.

Pour égayer ses vers, l'ingénieux Silene Peint le triomphe heureux d, galant Hippomene ; Il décrit les fruits d'or dont l'éclat enchanteur Sut soumettre Atalante à ce jeune vainqueur.

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