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Un vétéran de la communauté, Fille jadis, aujourd'hui douairiere, Qui dès seize ans, d'un siecle corrompu Craignant l'écueil, pour mettre sa vertu Mieux à couvert des mondains et des moines, Crut devoir vivre auprès d'un des chanoines : D'abord servante; ensuite adroitement Elle parvint jusqu'au gouvernement. Déja trois fois elle a vu dans l'église De pere en fils chaque charge transmise. Barbe, en un mot, au chapitre susdit De race en race a gardé son crédit. Or chez ladite arriva notre histoire , En juin dernier : l'aventure est notoire. Par cas fortuit l'enfant de chœur Lucas Avoit usé l'étui des pays bas : Vous m'entendez; sa culotte trop mûre Le trahissoit par mainte découpure ; Déja la breche, augmentant tous les jours, Démanteloit la place et les faubourgs. Barbe le voit, s'attendrit : mais que faire ? Elle étoit pauvre, et l'étoffe étoit chere ; D'une autre part le chapitre étoit gueux ; Et puis d'ailleurs le petit malheureux, Ouvrage né d'un auteur anonyme, Ne connoissant parents ni légitime N'avoit en tout dans ce stérile lieu Pour se chauffer que la grace de Dieu ;

Il languissoit dans une triste attente,
Gardant la chambre, et rarement debout.
Enfin pourtant l'habile gouvernante
Sut lui forger une armure décente
A peu de frais et dans un nouveau goût :
Nécessité tire parti de tout ;
Nécessité d'industrie est la mere.
Chez Barbe étoit un vieux antiphonaire,
Vieux graduel, ample et poudreux bouquin,
Dont aux bons jours on paroit le lutrin :
D'épais lambeaux d'un parchemin gothique
Formoient le corps de ce grimoire antique;
De ces feuillets, de la crasse endurcis,
L'âge avoit fait une étoffe en glacis.
La vieille crut qu'on pouvoit sans dommages
Du livre affreux détacher quelques pages :
Elle en prend quatre, et les coud proprement
Pour relier un volume vivant.
Mais le hasard voulut que l'ouvriere,
Très peu savante en pareille matiere,
Dans les feuillets qu'elle prit sans façon
Prît justement la messe du patron.
L'ouvrage fait, elle en coiffe à la diable
L'humanité du petit misérable ;
Par quoi Lucas, chamarré de plain-chant,
Ne craignoit plus les insultes du vent.
Or cependant arrive la saint Brice,
Fête du lieu, fête du grand office :

Le maître chantre, intendant du lutrin,
Vient au grand livre; il cherche, mais en vain ;
A feuilleter il perd et temps et peine :
Il jure, il sacre, et s'imagine enfin
Qu'un chœur de rats a mangé les antiennes ;
Mais par bonheur, dans ce triste embarras,
Ses yeux distraits rencontrent mon Lucas,
Qui, de grimauds renforçant une troupe,
Sans le savoir portoit l'office en croupe ;
Le chantre lit, et retrouve au niveau
Tous ses versets sur ce livre nouveau :
Sur l'heure il fait son rapport au chapitre.
On délibere : on décide soudain
Que le marmot, braqué sur le pupitre,
Y servira de livre et de lutrin.
Sur cet arrêt, on le style au service;
En quatre tours il apprend l'exercice.
Déja d'un air intrépide et dévot
Lucas s'accroche à l'aigle du pivot :
A livre ouvert le chapier en lunettes
Vient entonner; un groupe de mazettes
Très gravement poursuit ce chant falot.
Concert grotesque et digne de Callot.
Tout alloit bien jusques à l'évangile.
Ferme et plus fier qu'un sénateur romain,
Lucas, tenant sa façade immobile,
Avec succès auroit gagné la fin :
Mais, par malheur, une guêpe incivile,

Par la couture entr'ouvrant le vélin,
Déconcerta le sensible lutrin.
D'abord il souffre, il se fait violence,
Et, tenant bon, il enrage en silence ;
Mais l'aiguillon allant toujours son train,
Pour éviter l'insecte impitoyable,
Le lutrin fuit en criant comme un diable;
Et loin de là va, partant comme un trait,
Pour se guérir, retourner le feuillet.
Le fait est sûr : sans peine on peut m'en croire;
De deux Gascons je tiens toute l'histoire.
. C'est pour toi seul, ami tendre et charmant,
Que j'ai permis à ma muse exilée,
Loin de tes yeux tristement isolée,
De s'égayer sur cet amusement,
Fruit d'un caprice, ouvrage d'un moment :
Que loin de toi jamais il ne transpire.
Si par hasard il vient à d'autres yeux,
Les esprits francs qui daigneront le lire,
Sans s'appliquer, follement scrupuleux,
A me trouver un crime dans mes jeux,
Honoreront peut-être d'un sourire
Ce libre essor d'un aimable délire,
Délassement d'un travail sérieux.
Pour les bigots et les froids précieux,
Peuple sans goût, gens qu'un faux zele inspire,
De nos chansons critiques ténébreux,
Censeurs de tout, exempts de rien produire,

Sans trop d'effroi je m'attends à leur ire.
Déja j'en vois un trio langoureux
S'ensevelir dans un réduit poudreux,
Fronder mes vers, foudroyer et proscrire
Ce badinage, en faire un monstre affreux;
Je les entends gravement s'entredire,
D'un air capable et d'un ton doucereux :
« Y pense-t-il? quel écrit scandaleux !
« Quel temps perdu! pourquoi, s'il veut écrire,
« Ne prend-il point des sujets plus pompeux,
Des traits moraux, des éloges fameux?... »
Mais, dédaignant leur absurde satire,
Aimable abbé, nous ne ferons que rire
De voir ainsi ces graves ennuyeux
Perdre à gronder, à me chercher des crimes,
Bien plus de temps et de peines entre eux,
Que je n'en perds à façonner ces rimes.
Pour toi, fidele au goût, au sentiment,
Franc des travers de leur aigre doctrine,
Tu n'iras point peser stoïquement
Au grave poids d'une raison chagrine
Les jeux légers d'une muse badine.
Non : la raison, celle que tu chéris,
A ses côtés laisse marcher les Ris,
Et laisse au froc ces vertus trop fardées,
Qu'un plaisir fin n'a jamais déridées.
Ainsi pensoit l'amusant Du Cerceau :
Sage enjoué, vertueux sans rudesse,

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