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Qu'un aveugle en a des couleurs ; Loin de ces voix acariâtres Qui, dogmatisant sur des riens, , Apportent dans les entretiens Le bruit des bancs opiniâtres, Et la profonde déraison De ces disputes soldatesques Où l'on s'insulte à l'unisson Pour des miseres pédantesques, Qui sont bien moins la vérité Que les rêves creux et burlesques De la crédule antiquité; Loin de la gravité chinoise De ce vieux druïde empesé Qui, sous un air symétrisé, Parle à trois temps, rit à la toise, Regarde d'un œil apprêté, Et m'ennuie avec dignité; Loin de tous ces faux cénobites Qui, voués encor tout entiers Aux vanités qu'ils ont proscrites, Errant de quartiers en quartiers, Vont, dans d'équivoques visites, Porter leurs faces parasites, Et le dégoût de leurs moutiers; Loin de ces faussets du Parnasse, Qui, pour avoir glapi parfois Quelque épithalame à la glace

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Dans un petit monde bourgeois, Ne causent plus qu'en folles rimes, Ne vous parlent que d'Apollon, De Pégase, et de Cupidon, Et telles fadeurs synonymes, Ignorant que ce vieux jargon, Relégué dans l'ombre des classes, N'est plus aujourd'hui de saison Chez la brillante fiction, Que les tendres lyres des Graces Se montent sur un autre ton, Et qu'enfin, de la foule obscure Qui rampe au marais d'Hélicon, Pour sauver ses vers et son nom, Il faut être sans imposture L'interprete de la nature, Et le peintre de la raison ; Loin enfin, loin de la présence De ces timides discoureurs Qui, non guéris de l'ignorance Dont on a pétri leur enfance, Restent noyés dans mille erreurs, Et damnent toute ame sensée Qui, loin de la route tracée Cherchant la persuasion, Ose soustraire sa pensée A l'aveugle prévention. A ces traits je pourrois, Aminte,

Ajouter encor d'autres mœurs ;
Mais sur cette légere empreinte
D'un peuple d'ennuyeux causeurs,
Dont j'ai nuancé les couleurs,
Jugez si toute solitude
Qui nous sauve de leurs vains bruits
N'est point l'asile et le pourpris "
De l'entiere béatitude ?
Que dis-je! est-on seul, après tout,
Lorsque, touché des plaisirs sages,
On s'entretient dans les ouvrages
Des dieux de la lyre et du goût?
Par une illusion charmante,
Que produit la verve brillante
De ces chantres ingénieux,
Eux-mêmes s'offrent à mes yeux,
Non sous ces vêtements funebres,
" Non sous ces dehors odieux
Qu'apportent du sein des ténebres
Les fantômes des malheureux,
Quand, vengeurs des crimes célebres,
Ils montent aux terrestres lieux;
Mais sous cette parure aisée,
Sous ces lauriers vainqueurs du sort,
Que les citoyens d'Élysée
Sauvent du souffle de la mort.
Tantôt de l'azur d'un nuage,
Plus brillant que les plus beaux jours,

Je vois sortir l'ombre volage

. D'Anacréon, ce tendre sage,

Le Nestor du galant rivage,
Le patriarche des Amours.
Épris de son doux badinage,
Horace accourt à ses accents,
Horace, l'ami du bon sens,
Philosophe sans verbiage,
Et poëte sans fade encens.
Autour de ces ombres aimables,
Couronnés de roses durables,
Chapelle, Chaulieu, Pavillon,
Et la naïve Deshoulieres,
Viennent unir leurs voix légeres,
Et font badiner la raison ;
Tandis que le Tasse et Milton,
Pour eux des trompettes guerrieres
Adoucissent le double ton.
Tantôt à ce folâtre groupe
Je vois succéder une troupe
De morts un peu plus sérieux,
Mais non moins charmants à mes yeux :
Je vois Saint-Réal et Montagne
Entre Séneque et Lucien :
Saint-Evremond les accompagne;
Sur la recherche du vrai bien
Je le vois porter la lumiere;
La Rochefoucauld, La Bruyere,

Viennent embellir l'entretien.
Bornant au doux fruit de leurs plumes
Ma bibliotheque et mes vœux, -
Je laisse aux savantas poudreux
Ce vaste chaos de volumes
Dont l'erreur et les sots divers
Ont infatué l'univers,
Et qui, sous le nom de science,
Semés et reproduits par-tout,
Immortalisent l'ignorance,
Les mensonges, et le faux goût.
C'est ainsi que, par la présence
De ces morts vainqueurs des destins,
On se console de l'absence,
De l'oubli même des humains.
A l'abri de leurs noirs orages,
Sur la cime de mon rocher,
Je vois à mes pieds les naufrages
Qu'ils vont imprudemment chercher.
Pourquoi dans leur foule importune
Voudriez-vous me rétablir ?
Leur estime ni leur fortune
Ne me causent point un desir.
Pourrois-je, en proie aux soins vulgaires,
Dans la commune illusion,
Offusquer mes propres lumieres
Du bandeau de l'opinion ?
Irois-je, adulateur sordide,

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