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Encenser un sot dans l'éclat,
Amuser un Crésus stupide,
Et monseigneuriser un fat;
Sur des espérances frivoles
Adorer avec lâcheté
Ces chimériques fariboles
De grandeur et de dignité;
Et, vil client de la fierté,
A de méprisables idoles
Prostituer la vérité?
Irois-je, par d'indignes brigues,
M'ouvrir des palais fastueux,
Languir dans de folles fatigues,
Ramper à replis tortueux
Dans de puériles intrigues,
Sans oser être vertueux ?
De la sublime poésie
Profanant l'aimable harmonie,
Irois-je, par de vains accents,
Chatouiller l'oreille engourdie
De cent ignares importants,
Dont l'ame massive, assoupie
Dans des organes impuissants,
Ou livrée aux fougues des sens,
Ignore les dons du génie,
Et les plaisirs des sentiments?
Irois-je pâlir sur la rime
Dans un siecle insensible aux arts,
Et de ce rien qu'on nomme estime
Affronter les nombreux hasards ?
Et d'ailleurs, quand la poésie,
Sortant de la nuit du tombeau,
Reprendroit le sceptre et la vie
Sous quelque Richelieu nouveau,
Pourrois-je au char de l'immortelle
M'enchaîner encor plus long-temps ?
Quand j'aurai passé mon printemps
Pourrai-je vivre encor pour elle?
Car enfin au lyrique essor,
Fait pour nos bouillantes années,
Dans de plus solides journées
Voudrois-je me livrer encor?
Persuadé que l'harmonie
Ne verse ses heureux présents
Que sur le matin de la vie,
Et que, sans un peu de folie,
On ne rime plus à trente ans,
Suivrois-je un jour à pas pesants
Ces vieilles muses douairieres,
Ces meres septuagénaires
Du madrigal et des sonnets,
Qui, n'ayant été que poëtes,
Rimaillent encore en lunettes,
Et meurent au bruit des sifflets ?
Egaré dans le noir dédale
Où le fantôme de Thémis,

Couché sur la pourpre et les lis,
Penche la balance inégale,
Et tire d'une urne vénale
Des arrêts dictés par Cypris,
Irois-je, orateur mercenaire
Du faux et de la vérité,
Chargé d'une haine étrangere,
Vendre aux querelles du vulgaire
Ma voix et ma tranquillité,
Et dans l'antre de la chicane,
Aux lois d'un tribunal profane
Pliant la loi de l'Immortel,
Par une éloquence anglicane
Saper et le trône et l'autel?
Aux sentiments de la nature,
Aux plaisirs de la vérité,
Préférant le goût frelaté
Des plaisirs que fait l'imposture,
Ou qu'invente la vanité,
Voudrois-je partager ma vie
Entre les jeux de la folie
Et l'ennui de l'oisiveté,
Et trouver la mélancolie
Dans le sein de la volupté?
Non, non; avant que je m'enchaîne
Dans aucun de ces vils partis
Vos rivages verront la Seine
Revenir aux lieux d'où j'écris.

A

Des mortels j'ai vu les chimeres;
Sur leurs fortunes mensongeres
J'ai vu régner la folle erreur ;
J'ai vu mille peines cruelles
Sous un vain masque de bonheur,
Mille petitesses réelles
Sous une écorce de grandeur,
Mille lâchetés infideles
Sous un coloris de candeur;
Et j'ai dit au fond de mon cœur :
Heureux qui dans la paix secrete
D'une libre et sûre retraite
Vit ignoré, content de peu,
Et qui ne se voit point sans cesse
Jouet de l'aveugle déesse,
Ou dupe de l'aveugle dieu!

A la sombre misanthropie
Je ne dois point ces sentiments :
D'une fausse philosophie -
Je hais les vains raisonnements ;
Et jamais la bigoterie
Ne décida mes jugements.
Une indifférence suprême,
Voilà mon principe et ma loi;
Tout lieu, tout destin, tout systême,
Par-là devient égal pour moi.
Où je vois naître la journée,
Là, content, j'en attends la fin,

Prêt à partir le lendemain,
Si l'ordre de la destinée -
Vient m'ouvrir un nouveau chemin.
Sans opposer un goût rebelle
A ce domaine souverain,
Je me suis fait du sort humain
Une peinture trop fidele;
Souvent dans les champêtres lieux
Ce portrait frappera vos yeux.
En promenant vos rêveries
Dans le silence des prairies,
Vous voyez un foible rameau
Qui, par les jeux du vague Éole
Enlevé de quelque arbrisseau,
Quitte sa tige, tombe, vole
Sur la surface d'un ruisseau;
Là, par une invincible pente,
Forcé d'errer et de changer,
Il flotte au gré de l'onde errante
Et d'un mouvement étranger;
Souvent il paroît, il surnage,
Souvent il est au fond des eaux ;
Il rencontre sur son passage
Tous les jours des pays nouveaux,
Tantôt un fertile rivage
Bordé de coteaux fortunés,
Tantôt une rive sauvage,
Et des déserts abandonnés :

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