Images de page
PDF

Parmi ces erreurs continues
Il fuit, il vogue jusqu'au jour
Qui l'ensevelit à son tour
Au sein de ces mers inconnues
Où tout s'abyme sans retour.
Mais, qu'ai-je fait ? Pardon, Aminte,
Si je viens de moraliser;
Dans une lettre sans contrainte
Je ne prétendois que causer.
Où sont, hélas! ces douces heures
Où, dans vos aimables demeures,
Partageant vos discours charmants,
Je partageois vos sentiments ?
Dans ces solitudes riantes
Quand me verrai-je de retour ?
Courez, volez, heures trop lentes
Qui retardez cet heureux jour !
Oui, dès que les desirs aimables,
Joints aux souvenirs délectables,
M'emportent vers ce doux séjour,
Paris n'a plus rien qui me pique.
Dans ce jardin si magnifique,
Embelli par la main des rois,
Je regrette ce bois rustique
Où l'écho répétoit nos voix;
Sur ces rives tumultueuses
Où les passions fastueuses
Font régner le luxe et le bruit

Jusque dans l'ombre de la nuit,
Je regrette ce tendre asile
Où sous des feuillages secrets
Le Sommeil repose tranquille
Dans les bras de l'aimable Paix ;
A l'aspect de ces eaux captives
Qu'en mille formes fugitives
L'art sait enchaîner dans les airs,
Je regrette cette onde pure
Qui, libre dans les antres verds,
Suit la pente de la nature,
Et ne connoît point d'autres fers ;
En admirant la mélodie
De ces voix, de ces sons parfaits,
Où le goût brillant d'Ausonie
Se mêle aux agréments françois,
Je regrette les chansonnettes
Et le son des simples musettes
Dont retentissent les coteaux,
Quand vos bergeres fortunées,
Sur les soirs des belles journées,
Ramenent gaîment leurs troupeaux ;
Dans ces palais où la mollesse,
Peinte par les mains de l'Amour
Sur une toile enchanteresse,
Offre les fastes de sa cour,
Je regrette ces jeunes hêtres
Où ma muse plus d'une fois

Grava les louanges champêtres
Des divinités de vos bois ;
Parmi la foule trop habile
Des beaux diseurs du nouveau style,
Qui, par de bizarres détours,
Quittant le ton de la nature,
Répandent sur tous leurs discours
L'académique enluminure .
Et le vernis des nouveaux tours,
Je regrette la bonhomie,
L'air loyal, l'esprit non pointu,
Et le patois tout ingénu
Du curé de la seigneurie,
Qui, n'usant point sa belle vie
Sur des écrits laborieux,
Parle comme nos bons aïeux,
Et donneroit, je le parie,
L'histoire, les héros, les dieux,
Et toute la mythologie,
Pour un quartaut de Condrieux.
Ainsi de mes plaisirs d'automne
Je me remets l'enchantement ;
Et, de la tardive Pomone
Rappelant le regne charmant,
Je me redis incessamment :
Dans ces solitudes riantes
Quand me verrai-je de retour ?

Courez, volez, heures trop lentes

Qui retardez cet heureux jour !

Claire fontaine, aimable Isore,
Rive où les Graces font éclore
Des fleurs et des jeux éternels,
Près de ta source, avant l'aurore,
Quand reviendrai-je boire encore
L'oubli des soins et des mortels ?
Dans cette gracieuse attente,
Aminte, l'amitié constante
Entretenant mon souvenir,
Elle endort ma peine présente
Dans les songes de l'avenir.
Lorsque le dieu de la lumiere,
Echappé des feux du lion,
Du dieu que couronne le lierre
Ouvrira l'aimable saison,
J'en jure le pélerinage :
Envolé de mon hermitage,
Je vous apparoîtrai soudain
Dans ce parc d'éternel ombrage,
Où souvent vous rêvez en sage,
Les lettres d'Usbeck à la main ;
Ou bien dans ce vallon fertile
Où, cherchant un secret asile,
Et trouvant des périls nouveaux,
La perdrix, en vain fugitive,
Rappelle sa troupe craintive
Que nous chassons sur les coteaux.
Vous me verrez toujours le même,
Mortel sans soin, ami sans fard,
Pensant par goût, rimant sans art,
Et vivant dans un calme extrême
Au gré du temps et du hasard.
Là, dans de charmantes parties,
D'humeurs liantes assorties,
Portant des esprits dégagés
De soucis et de préjugés,
Et retranchant de notre vie
Les façons, la cérémonie,
Et tout populaire fardeau,
Loin de l'humaine comédie,
Et comme en un monde nouveau,
Dans une charmante pratique
Nous réaliserons enfin
Cette petite république
Si long-temps projetée en vain.
Une divinité commode,
L'Amitié, sans bruit, sans éclat,
Fondera ce nouvel état ;
La Franchise en fera le code;
Les Jeux en seront le sénat ;
Et sur un tribunal de roses,
Siege de notre consulat,
L'Enjoûment jugera les causes.
On exclura de ce climat
Tout ce qui porte l'air d'étude :

« PrécédentContinuer »