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Vert, des ouvrages qu'il détruisit alors, et de ceux qu'indubitablement il auroit composés depuis. Mais ne nous permettons point de juger les consciences : Gresset crut que la religion lui commandoit ce sacrifice, et nous devons respecter la pureté de ses motifs. Voltaire et Piron, qui n'aimoient point Gresset, s'égayerent à ses dépens. Ce dernier, qui peut-être voyoit avec déplaisir le Méchant se placer presque au niveau de la Métromanie, et qui, à l'occasion de la réception de Gresset à l'Académie, avoit déja lancé contre lui une épigramme ", lui en décocha une seconde; et ces deux épigrammes ne sont pas ses plus mauvaises ; la premiere sur-tout,

() En France on fait par un plaisant moyen
Taire un auteur quand d'écrits il assomme ;
Dans un fauteuil d'académicien
Lui quarantieme on fait asseoir mon homme ;
Lors il s'endort, et ne fait plus qu'un somme ;
" Plus n'en avez phrase, ni madrigal.
Au bel esprit ce fauteuil est en somme

Ce qu'à l'amour est le lit conjugal.

qui fut une espece de prophétie".Voltaire, que - tout l'éclat de sa gloire ne pouvoit guérir de quelque petit mouvement d'envie , ou au moins de jalousie, contre les succès de ses confreres en littérature, essaya de ridiculiser Gresset par ces vers du Pauvre Diable*, dans

(1) Gresset pleure sur ses ouvrages
En pénitent des plus touchés.
Apprenez à devenir sages,
Petits écrivains débauchés.
Pour nous, qu'il a si bien prêchés,
Prions tous que dans l'autre vie
Dieu veuille oublier ses péchés,
Comme en ce monde on les oublie.
-
. (2)Gresset doué du double privilége
- D'être au collége un bel esprit mondain,
Et dans le monde un homme de collége ;
Gresset dévot, long-temps petit badin ;
Sanctifié par ses palinodies,
Il prétendait avec componction
Qu'il avait fait jadis des comédies
Dont à la Vierge il demandait pardon.
Gresset se trompe, il n'est pas si coupable ;

Un vers heureux et d'un tour agréable

lesquels l'humeur perce beaucoup plus que dans les saillies de Piron. Si Gresset eut des jaloux, il ne fut jamais jaloux de personne ; et, malgré les plaisanteries beaucoup trop piquantes de Voltaire, toujours il rendit hommage aux talents de ce grand écrivain, soit dans la conversation, soit dans ses correspondances familieres. Dans sa retraite, il ne cessa point de cultiver les lettres. Indépendamment des ouvrages de poésie dont nous venons de parler, ehaque année il laissoit échapper de sa plume quelques épîtres, quelques pieces fugitives, qu'on inséroit dans les journaux et dans les recueils du temps. Chaque année aussi il composoit plusieurs discours pour l'académie d'Amiens ; et quand le sort le nommoit directeur de l'académie françoise, il venoit en remplir les fonctions pendant son trimestre : déja en cette

Ne suffit pas; il faut une action,
De l'intérêt, du comique, une fable,
Des mœurs du temps un portrait véritable,

Pour consommer cette œuvre du démon.

qualité il avoit répondu, en 1754 et 1755, aux discours de réception de Boissy, de d'Alembert; et, en 1774, il fut encore directeur pour la réception de M. Suard. A cette derniere époque, Gresset commença à signaler moins son talent pour la peinture des mœurs de la capitale ; talent que jusque-là on avoit si justement admiré dans la plupart de ses productions, et particulièrement dans sa comédie du Méchant. Un long séjour dans la province lui avoit fait perdre la trace des nuances si fugitives de nos révolutions de mode dans les usages, et même dans la langue. En répondant au discours de M. Suard, après avoir donné des éloges à ses traductions de l'anglois, il voulut peindre le ridicule des variations de notre langage; mais il ne connoissoit plus les couleurs qu'il falloit employer. D'Alembert, qui, reçu par lui, fut chargé de recevoir son successeur, l'abbé Millot, dit dans sa réponse à ce dernier, en parlant du discours de Gresset : « Il voulut peindre des ridicules dont il « avoit perdu le trait et les formes. Le public « vit avec un silence respectueux, et avec « une sorte de douleur, le coloris terne et « suranné de ces tableaux, comme il voit les « derniers efforts de ces artistes célebres dont « la jeunesse s'est immortalisée par des chefs« d'œuvre, et dont les mains défaillantes, en« core attachées sur la toile qu'animoit autre- « fois leur génie, essaient en vain d'y repré« senter, par quelques traits informes, des « objets que leurs foibles yeux ne peuvent « plus apercevoir. » Mais cette époque procura à Gresset des honneurs d'un autre genre. On avoit fait valoir à la cour sa résipiscence ; il en obtint quelques faveurs. Il eut l'avantage de s'approcher de Louis XVI pour le haranguer, au nom et à la tête de l'Académie, sur son avénement au trône. Peu après, dans la même année, il reçut des lettres de noblesse, dont M. Dagay, intendant de Picardie, fit lecture dans une assemblée publique de l'académie d'Amiens. Il est dit, dans le préambule de ces

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