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commence un reflux non moins admirable: la France absorbe et transforme, au seizième siècle l'Italie, au dixseptième l'Espagne, l'Angleterre au dix-huitième, et de nos jours, l'Allemagne. Il semble que, pour devenir européenne, toute pensée locale doit d'abord passer par la bouche de la France.

Envisagée ainsi, l'histoire de la littérature française était donc l'histoire même de l'homme sur une grande échelle, une étude de psychologie sur le genre humain. Nous suivions avec une religieuse émotion la grande biographie de cet individu immortel qui, comme dit Pascal, vit toujours et apprend sans cesse. Chaque époque littéraire était un des moments de sa pensée; chaque auvre, une des vues de son esprit ou un des battements de son coeur.

Nous l'avouons, nous nous sommes arrêté avec complaisance sur le pioyen âge et même sur les temps de confusion qui l'ont préparé. Soit simple curiosité pour des âges peu connus, soit retour instinctif sur l'époque où nous vivons, nous aimions à voir comment les sociétés recommencent. Du sein de la plus épouvantable confusion, où se choquent pêle-mêle les débris d'une civilisation détruite, les meurs sauvages des hordes germaniques, les enseignements d'une religion nouvelle, nous voyions sortir un ordre inattendu, une organisation puissante et belle, la féodalité, couronnée de la chevalerie, son idéal. Nous avons étudié longuement nos vieilles Chansons de geste, ces rudes épopées du douzième et du treizième siècle, poétiques miroirs d'une époque glorieuse. Puis nous avons vu l'Église, avec ses austères travaux, sa scolastique, sa théologie, ses chroniques latines, grandir à côté du manoir, l'envelopper de sa puissante étreinte, et placer le droit en face de la force, l'intelligence au-dessus du glaive".

4. Comme nous cherchions dans la littérature quelque chose de plus sérieux que l'arrangement des paroles, nous n'avons pas dû exclure absolument de nos études tout ce qui fut écrit en France dans un autre idiome que la langue d'oil. On ne détruit pas les faits en les négligeant. Les chants des troubadours De nous sont pas étrangers; l'immense mouvement intellectuel de la société

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Au quatorzième et au quinzième siècle, autre spectacle non moins frappant: la science s'émancipe d'une tutelle longtemps bienfaisante; l'Église n'est plus le seul pouvoir moral, l'esprit humain commence à s'affranchir.

Bientôt il se fortifie par l'héritage de l'antiquité: la tradition grecque et latine reparaît dans tout son éclat. Le seizième siècle est comme le confluent où les deux courants de la civilisation, le christianisme et l'antiquité, se rejoignent.

C'est sous Louis XIV qu'ils forment en France ce grand et majestueux fleuve où l'Europe tout entière a puisé.

Après lui nouvelle ruine : toutes les bases de la société s'ébranlent, toutes les autorités s'écroulent. Comme à la chute de l'empire romain, il se fait une terrible invasion, celle des idées : le dix-huitième siècle est une époque de renversement.

Une grande mission semble réservée au nôtre, celle de reconstruire l'édifice sur des bases nouvelles. Il ne s'agit point de relever purement et simplement ce que le temps a détruit. La tentative gigantesque mais éphémère de Charlemagne est là pour nous apprendre que l'histoire ne se répète pas. Ce que le génie d'un grand homme n'avait pu faire, la force vitale des nations, la séve naturelle de l'esprit humain l'a accompli : le moyen âge a trouvé de lui-même sa forme. Notre siècle sans doute trouvera aussi la sienne. Déjà, sans renoncer à la liberté, conquête de la génération précédente, nous avons rejeté ses stériles négations. La religion, dont nos aïeux avaient trop fait une institution politique appuyée sur la loi du pays, a retrouvé sa vraie puissance depuis qu'elle ne veut plus d'autres armes que la libre adhésion des fidèles, d'autre privilége que celui de faire le bonheur des hommes. L'État, l'art, la science, la philosophie se rapprochent et se groupent autour du principe sauveur qui se dégage lentement du milieu de nos souffrances, de nos déchirements et de nos

Cléricale est une des gloires de la France. Parler des lettres au moyen age sans dire un mot de l'Église et de ses travaux, c'est décrire l'aurore en faisant abstraction de la lumière.

misères; ce priricipe c'est la foi à la vérité librement examinée et librement admise, l'obéissance à la raison impersonnelle, souveraine invisible et absolue du monde.

Telles sont les idées que nous nous sommes efforcé de développer dans ce livre, et que nous soumettons avec respect au jugement du public.

20 août 1851.

Plusieurs éditions de cet ouvrage s'étant succédé depuis l'époque où nous écrivions ces lignes, nous devons ajouter à notre préface un remercîment au public bienveillant, qui a tenu compte avec tant d'indulgence de notre bonne volonté et de nos efforts. Nous avons profité d'année en année des observations qui nous ont été faites, et amendé notre cuvre dans la mesure de nos forces. Nous continuerons, s'il plaît à Dieu, à remplir ce devoir : s'améliorer c'est la seule consolation de vieillir.

Une des améliorations auxquelles nous attachons le plus d'importance consiste dans l'addition de deux volumes de TEXTES CLASSIQUES, que nous avons publiés récemment, comme complément de cette Histoire. Nous avons cru qu'un moyen de rendre plus utiles nos appréciations littéraires, c'est d'y ajouter un choix de nos meilleurs écrivains, qui les justifie ou les redresse. L'histoire d'une littérature, sous sa forme narrative, n'est que l'opinion d'un critique; les textes des auteurs sont la littérature elle-même.

Parmi les critiques qu'on nous a adressées, à l'époque où cette Histoire parut pour la première fois, il en est une qui semble grave et à laquelle cependant nous n'avons pu satisfaire. On nous a reproché de nous étendre avec complaisance sur les époques obscures de notre histoire littéraire, sur le moyen âge par exemple, et de ne pas donnerau dix-septième siècle un développement proportionné à son importance. Mais voici que, dans une savante revue, - on appelle poliment l'érudition science - un critique savant aussi, un copiste de poëmes carlovingiens, laborieux ouvrier au service du a gigantesque projet de M. Fortoul', » nous accuse, nous et tous nos confrères, d'avoir rompu la proportion de nos histoires au préjudice du moyen âge. Il faudrait, selon lui, insister encore sur les Chansons de geste, analyser consciencieusement Gui de Bourgogne, Otinel, Floovant et tutti quanti. Ah! monsieur Josse; que vous êtes un terrible orfevre !

Nous ne serions nullement surpris qu'un partisan de la renaissance, comme nous le sommes nous-même, nous accusat d'avoir couru bien rapidement sur cette belle et féconde époque, douée d'une originalité si puissanté, si créatrice. Nous en avons parlé en Sorbonne, pendant un an, et l'année nous a semblé trop courte.

Nous trouverions fort naturel aussi qu'un admirateur de ce dix-huitième siècle si novateur, si hardi, si prodigieusement spirituel, nous trouvat déplorablement incomplet à l'endroit de cette brillante pléiade d'hommes et de femmes auteurs, dont les ouvrages, dont les mémoires, dont les moindres billets sont quelquefois des chefs-d'œuvre.

Et notre revue du dix-neuvième siècle, quel auteur contemporain la trouvera assez développée ?

Que conclure de tous ces reproches ? Qu'à force de rompre l'équilibre sur tous les points, nous pourrions. bien l'avoir établi à peu près partout; qu'il n'est aucune époque dont nous ayons dit tout ce qu'on peut, tout ce qu'on doit en dire; en d'autres termes, que notre ouvrage n'a qu'un seul volume. En vérité, nous nous en doutions.

Quel remède apporter à ce mal ? Le seul que je connaisse, c'est de suivre l'exemple des ingénieurs géogra

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4. On sait que ce ministre avait dessein de faire enterrer dans un vaste recueil tout ce qui a été rimé au moyen âge. On a restreint timidement son plan : on se contentera de publier le Cycle carlovingien, seulement quatre ou cinq mille vers!

phes. Après avoir tracé la carte générale d'un pays, s'ils la trouvent insuffisante, ils dressent à la suite des cartes particulières, qui donnent à chaque détail son importance légitime. C'est ce que je voudrais avoir le temps et la force de faire au moins pour une période. J'ai choisi pour objet d'une étude développée le dix-septième siècle, le siècle des chefs-d'ouvre. Un volume de ce nouvel ouvrage a déjà paru? : les autres suivront, je l'espère, si Dieu et l'Université me prêtent vie et loisir.

En attendant, nous avons fait droit, dans nos TEXTES CLASSIQUES, aux justes prédilections des admirateurs du dix-septième siècle, en consacrant près de cinq cents pages aux extraits des auteurs de cette époque.

Il n'est jamais trop tard pour réparer une omission, quand cette omission est une injustice. On a pu remarquer que la table analytique de ce livre est faite avec un soin extrême et une intelligence rare des choses bibliographiques. Je dois cette table à l'amitié d'un magistrat distingué, M. H. Vinson, qui sait allier aux travaux de sa profession la passion de la bibliographie et des lettres ?. Quand j'ai publié pour la première fois ce livre, je ne croyais pas que le public y attachất assez d'importance pour qu'il me fût permis de nommer mon modeste collaborateur : le succès m'encourage à être reconnaissant.

J'ai eu encore, pour ma cinquième édition et par conséquent pour les suivantes, un autre auxiliaire que je suis heureux de nommer. Mon collègue et ami, E. Geruzez, a bien voulu me signaler un assez grand nombre d'inexactitudes qui s'étaient glissées dans mes éditions précédentes. On sait que M. Geruzez a publié, peu de temps après moi (1851), un ouvrage sur le même sujet

1. Tableau de la Littérature française au dix-septième siècle avant Corneille et Descartes. 1 vol. in-8. L. Hachette et Cie.

2. M. Vinson a publié, à Pondichéry, le curieus catalogue de sa bibliothèque (Notice sommaire des livres d'une petite bibliothèque, in-4, 192 p. ; 150 exemplaires). Il tient en portefeuille un ouvrage qui prendra sa place à côté de celui dé L. Ratisbonne, l'Enfer de Dante, iraduit en terzines, c'est-àdire en vers entrelacés suivant le système du poële italien. Ce travail, dont nous avons vu le manuscrit, est un calque étonnant d'exactitude.

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