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La flotte parait s'être divisée après la Sicile; une partie, avec le Sérieux, se dirigea vers Malte ; l'autre, sous l'escorte de l'Éclatant, fit voile sur le cap Négro, près du mouillage de Tabarca. Là, le convoi destiné sans doute pour ce port quitla le convoyeur.

L'Éclatant seul côtoyait ce rivage peu hospitalier, à une lieue de distance; le temps était brumeux, ce qui fut cause que Cassard tomba inopinément sous les canons d'une escadre anglaise de quinze vaisseaux, trois d'entre-eux se trouvèrent à même de l'attaquer de très près'. Chaque assaillant portait de 56 à 60 bouches à feu. A cette époque de l'année les côtes de Barbarie sont presque toujours balayées par de grandes brises, parallèles à la côte. Il faut donc se figurer l'Éclatant, courant presque vent-arrière, peu avant le coucher du soleil, suivi de fort près par les trois Anglais, puisque plusieurs fois ils tentèrent l'abordage. Mais Cassard, par son habileté de maneuvres, évita de se laisser accrocher, et put ainsi cribler de ses projectiles les Anglais massés sur leur pont pour sauter à son bord.

L'un des Anglais démâté, dut cesser le combat. Il fut remplacé, à minuit, par un autre de 70 canons, dont la marche était par conséquent supérieure à celle de l'Éclatant. Profitant de cet avantage, le nouvel arrivant rangea vergue à vergue le Français; et, tout en le canonnant et le couvrant de mousqueterie, tenta à son tour l'abordage.

Cassard, dont le sang-froid égalait la bravoure, remarque que la batterie basse de son adversaire n'est pas éclairée; il en conclut que tous les hommes de cette batterie étaient sur

· Nous ne pouvons indiquer au juste le chiffre des pièces d'artillerie portées par l'Eclatant. Ce bâtiment, construit à Toulon, en 1688, faisait partie de l'escadre du duc d'Estrées en 1692, portait 70 canons et était commandé par un breton, M. de Rosmadec. En 1704, il prit part à la campagne de Malaga, sous les ordres du comte de Toulouse, et comptait 66 pièces. Une des qualités essentielles du navire armé en course, est la légèreté. En conséquence, il est permis de supposer que l'artillerie de l'Éclatant, en cette circonstance, n'était pas supérieure, mais tout au plus égale à celle de l'un de ses adversaires.

le pont, prêts pour l'abordage. En conséquence, il commande de diriger le feu de ses canons et de sa mousqueterie sur cette masse, à peine cachée par les bastingages. En un instant le vaisseau de 70 est réduit à plier, et les trois Anglais se bornent à une canonnade à distance. L'un d'eux fut encore démâté à deux heures du matin, et resta en arrière ; le combat cessa donc peu à peu. Il est probable que ce vaisseau démâté se trouvait assez près du rivage, et que ses compagnons s'empressèrent de lui porter secours afin de l'empêcher d'être jeté à la côte.

L'escadre suivait toujours ; et, comme la voilure de l'Éclatant était toute trouée et déchirée, deux autres vaisseaux frais et sans aucune avarie, vinrent continuer l'attaque au lever du soleil. Le premier de la taille de l'Éclatant engagea l'action vergue à vergue, et pendant la première heure fit une canonnade des mieux nourries. Ce tir rapide était cependant moins bien dirigé que celui des Français, car, au bout d'une heure il se ralentit complètement. A huit heures ce gros Anglais plia et reçut, sans riposter, plusieurs volées, puis se retira vers son escadre, ainsi que le second, n'osant plus affronter la terrible artillerie de Cassard. Ce dernier força de voiles, pour ne pas être contraint de s'engager encore, et échappa ainsi à l'escadre.

Ce combat est certainement comparable, sinon supérieur, à tout ce qui s'est fait de plus glorieux dans toutes les marines. Cassard, par son habileté, son sang-froid, et la vaillance qu'il sut inspirer à son équipage mérite d'être classé parmi les marins les plus distingués.

Cassard arriva à Toulon avec son vaisseau tout désemparé, tandis que dès le 5 juin, le convoi complet et les six prises étaient entrés à Marseille. Des six vaisseaux, presque tous supérieurs en force à l'Éclatant, et contre lesquels l'habile capitaine avait déployé, dans sa lutte inégale et prolongée, une rare valeur unie à la plus intelligente intrépidité, deux furent si maltraités qu'ils coulèrent bas, le troisième, rasé comme un ponton, échappa par miracle aux mains du vainqueur. Le riche approvisionnement arrivé à bon port, arracha la Provence, et surtout la grande cité phocéenne, aux horreurs de la disette, aux pénibles étreintes de la misère.

La Cour sut apprécier ce service. Le ministre de la marine répondit en ces termes, à l'envoi du rapport de cette glorieuse campagne.

« Au sieur Cassard, A Marly, le 26 juin 1709.

« J'ai reçeu votre lettre du 10 de ce mois, par laquelle vous m'informez de votre arrivée à Marseille, avec le convoi de la conduite duquel vous étiez chargé, et leu au roy la relation de votre combat contre cinq vaisseaux anglois dont deux étoient plus forts que l'Éclatant que vous montiezé. L'événement de cette action et la fermeté que vous avez fait paroistre, ont fait bien du plaisir à Sa Majesté, et Elle l'a regardé comme une action unique et extraordinaire. Et, pour vous marquer l'attention qu'elle y a fait, Elle vous a sur-le-champ nommé capitaine de brûlot, et je vous en envoyeray incessamment le brevet. Elle auroit mesme adjouté une autre marque d'honneur, si vous aviez esté en estat de la recevoir.

« Je vous exhorte de continuer à servir avec la mesme application et la mesme conduite que vous avez fait jusqu'à présent; bien persuadé qu'à mesure que vous m'en fournirez les occasions, je les feray valoir utilement pour vous, et contribueray avec empressement à votre satisfaction et à tout ce qui pourra vous marquer mon estime particulière.

PUNCHARTRAIN ?

(La suite prochainement.)

S. DE LA NICOLLIÈRE-TEIJEIRO.

· C'est six que devrait dire M. de Pontchartrain, puisque trois vaisseaux attaquèrent d'abord, l'un fut démà té et remplacé par un quatrième, puis par deux autres au jour.

· Arch. du minist. de la mar., rég. Ordres du Roy, idem p. 609; et Dossier Cassard.

)

UN

INCIDENT DE CHASSE

EN 1476

Aron est un petit bourg situé sur la rivière du même nom, à une lieue de la ville de Mayenne. La seigneurie de celle paroisse appartenait, avant le XVe siècle, à une famille Le Voyer qu'on trouve aussi nommée Le Voyer d'Aron, ou simplement d'Aron. On peut croire que ce nom qui est celui d'une charge, indiquait que la voirie d'Aron avait été donnée aux ancêtres de la famille par le suzerain et que les descendants firent de ce titre leur nom patronymique. Jeanne Le Voyer porla par alliance la seigneurie d'Aron dans la famille des Arglantiers, et ces nouveaux seigneurs prirent aussi quelquefois le nom de leur seigneurie, s'appelant presque indifféremment d'Aron ou des Arglantiers. Ils possédaient des terres importantes sur divers points de la province; mais pour ne nous occuper que des environs de Mayenne, nous dirons seulement qu'ils étaient seigneurs de Chritillon-sur-Colmont, et, en Commer, du Boisau-Parc, dit plus tard : le Bois-au-Parc.

En 1476, cette famille des Arglantiers se composait, entre autres membres, de Pierre des Arglantiers, puis de Brisegault et de Jean, ses fils; ces derniers jeunes encore et sans alliance. Dans la circonstance ce fut un malheur, car si une jeune châtelaine eût été de la partie de chasse dont nous allons parler, les égards chevaleresques dus à une noble dame eussent prévenu des faits regrettables.

Mayenne, à cette même époque, avait pour baron Charles d'Anjou, roi de Sicile, comte du Maine, qui faisait exercer ses droits féodaux par des officiers nombreux. Parmi ceux-ci, mais dans un rang à part et plus élevé, était Olivier de La Chapelle, seigneur de la Chapelle-Rainsoin et de beaucoup d'autres terres. C'était un puissant seigneur, mari d'Arthuse de Melun. Les tombes magnifiques des deux époux se voient encore dans l'église de la Chapelle-Rainsoin, avec le Saint-Sépulcre que fit bâlir et fonda la pieuse dame.

Olivier de la Chapelle était sénéchal fayé et héréditaire de Mayenne. Cette charge attribuée à sa famille depuis longtemps avait été originairement exercée d'une manière effective par ses ancêtres. Plus tard, les seigneurs de La Chapelle remirent leurs fonctions à des officiers à gages, tout en s'en réservant l'honneur et le profit. Ce fut même l'occasion d'un procés, car le comte du Maine, baron de Mayenne, prétendit que si son sénéchal fayé se déchargeait sur d'autres de son office, il n'avait plus droit aux émoluments qui en provenaient. Mais ne nous attardons pas à ces détails. Toujours est-il qu'en 1176 Olivier de La Chapelle, s'il ne faisait pas ses fonctions de sénéchal, gardait à Mayenne un logis attribué sans doute à sa charge et y résidait quelquefois. Nous allons l'y voir assiégé.

Le mois de septembre est la plus belle saison pour chasser la perdrix. Les jeunes perdraux sont tendres, nombreux, moins farouches que quand ils auront été effrayés et dispersés par les chiens, décimés par les chasseurs. Ceux qui ressentent aujourd'hui le plaisir d'une ouverture de chasse, avec l'attirail moderne, à travers les chaumes récemment fauchés, comprendront aussi les joyeuses émotions des châtelains et châtelaines d'un autre âge, quand ils partaient, le faucon sur le poing, les chiens aboyant et difficilement retenus par les varlets. Leurs terres, fiefs et seigneuries, cultivés de moins près que nos métairies, faisaient d'immenses terrains de chasse, où seuls ils pouvaient lever et poursuivre le gibier.

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