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L'ABBÉ DE RANCÉ

ET

JEAN-BAPTISTE THIERS

La conversion de l'abbé Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, à l'âge de trente et un ans, en 1657, fut un événement qui réjouit tous les amis de la religion, surtout lorsqu'elle fut suivie de l'abandon de tous les bénéfices qu'il possédait, et de sa retraite à la Trappe, en 1662, la seule abbaye qu'il eût conservée et qu'il ne voulût plus tenir en commende, mais comme simple abbé régulier.

Dès lors on le vit embrasser la pratique de la règle de saint Benoît, selon les constitutions de Citeaux, sans aucun adoucissement et dans toute la rigueur de l'étroite observance. L'assemblée générale des communautés réformées le délégua deux fois pour aller à Rome plaider la cause de l'étroite observance, en 1605 ; mais il échoua dans cette mission. Il n'en établit pas moins à la Trappe la réforme dont il publia, en 1671, les sévères constitutions. Cinq ou six années se passèrent obscurément; mais enfin les moines affluèrent dans le monastère percheron, et la Trappe attira l'attention du siècle. Généralement tous les vrais chrétiens admiraient les vertus qui s'y pratiquaient, et d'illustres prélats, comme Bossuet, Etienne Le Camus, évêque de Grenoble, Henri de Barillon, évêque de Luçon, applaudissaient à tout ce que fai

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sait le hardi réformateur. Il y eut bien quelques dénonciations contre la doctrine de l'abbé, et en 1673 le poi nomma des juges, qui ne décidèrent rien. Ce ne fut qu'un léger nuage, l'admiration et le respect étaient unanimes. Les hommes les plus éminents allaient à la Trappe pour vénérer cet homme autrefois dominé par les vanités du monde et qui ne ressentait plus désormais que la passion du sacrifice et de l'expiation. Ayant pris pour modèles les pères des déserts d'Orient, mais spécialement ceux dont parle saint Jean Climaque dans l'Echelle sainte, il ne voulut voir dans l'ordre monastique que l'ordre des pénitents. Ce fut désormais chez lui une préoccupation telle, que son intelligence resta fermée à toute autre conception de la vie claustrale.

Ainsi, dès le début, on put reconnaitre jusque dans l'ardeur de son zèle les traits de la même impétueuse vivacité qu'il avait portée dans la vie du monde. Non content de fonder une réforme d'une austérité qui semblait aller jusqu'aux limites du possible, il eût voulu qu'elle fùt imposée à tout l'ordre de Citeaux. Ce n'est qu'à regret et par nécessité qu'il renonça à cette entreprise, qui n'avait pour elle que l'ardeur de son prosélytisme.

Encore n'y renonça-t-il jamais entièrement et même il porta ses vues en dehors de l'ordre de Citeaux. Mais, obligé d'ajourner ses projets de réforme universelle, de se contenter de son monastère de la Trappe pour donner l'exemple, et néanmoins toujours poursuivi par l'idée de faire prévaloir universellement ce qu'il regardait, non comme l'idéal de la perfection religieuse, mais comme la seule forme de cet idéal, l'abbé de la Trappe rédigea son livre fameux : De la Sainteté et des Devoirs de la vie monastique. L'ouvrage parut à Paris, chez François Muguet, et forme deux volumes in-4o.

Ce livre est écrit avec un talent et un feu qui animent tout l'ouvrage et font oublier la singularité de la forme un peu lente que l'auteur a adoptée. Supposant qu'un disciple épris vivement de la perfection monastique lui adresse des questions sur tous les points de l'observance, il répond directement aux demandes qui lui sont faites. Il pose les règles de ce qu'il regarde comme devant être l'état de vie ordinaire des moines. Emporté par son zèle et dépassant la coutume autorisée par l'Église, dans un langage plein de mouvement et d'éloquence, il plaide la cause de l'ascétisme le plus rigoureux, ne permet aux moines que la prière, le chant des psaumes, le travail manuel ; leur impose le silence continu et leur interdit l'étude, l'enseignement, en un mot toutes les @uvres extérieures comme contraires à l'esprit de leur institution primordiale. Tous ceux qui ne se renferment pas dans ce cercle étroit, il les représente comme des prévaricateurs de leurs vœux de religion.

Ce livre fit beaucoup de bruit dès le premier moment et eut beaucoup de succès. Il semblait que l'on entendit la voix de l'un de ces anciens solitaires des déserts de la Thébaïde ou des rivages du Jourdain qui descendaient en de certaines circonstances dans les villes les plus fameuses pour leur prédire la ruine et prêcher au peuple étonné le néant de tout en ce monde : cette parole impérieuse et passionnée venant taxer de frivolité le goût des études les plus austères, au milieu de la société la plus lettrée qui fût jamais, avait un accent d'une singulière puissance. C'était un de ces appels solennels qui, par leur véhémence même, font impression et remuent les consciences. Aussi l'effet fut-il au premier moment très considérable : quelques timides protestations s'élevèrent bien çà et là, mais elles furent promptement étouffées.

Outre son mérite littéraire très réel, celivre avait de puissants protecteurs. Au premier rang, nous devons ranger, quoique cela paraisse singulier, une femme, la duchesse de Guise, la seconde fille de Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, et cousine-germaine de Louis XIV. Cette princesse fut l'une des figures les plus originales de la société du XVIIe siècle, et Saint-Simon ous a laissé d'elle un portrait plein de vie et non dépourvu de malice. Elisabeth d'Orléans, connue sous le nom de Mademoiselle d'Alençon avait été mariée au dernier représentant de la maison de Guise, à peine à l'âge d'homme. « Bossue, contrefaite à l'excès, elle avait mieux aimé épouser le dernier duc de Guise, en mai 1667, que de ne point se marier. » Son mari, assez faible d'esprit, l'avait laissée veuve de bonne heure avec un fils qu'elle adorait et qu'elle perdit à l'âge de quatre ans. Sa douleur fut si vive qu'elle en oublia son Pater, à ce que dit Saint-Simon. Restée seule au monde, la princesse chercha sa consolation dans la dévotion la plus austère. Malgré sa piété, la duchesse de Guise était demeurée aussi haute que pouvait l'être une petile-fille de Henri IV. « M. de Guise, dit Saint Simon, n'eut qu'un pliant devant Madame sa femme. Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette; quand elle était dans son fauteuil et dès qu'elle avait déployé sa serviette, M. de Guise, debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert qui était toujours prêt au buffet. Ce couvert se mettait en retour au bout de la table, puis elle disait à M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait. Tout le reste était observé avec la même exactitude, et cela recommençait tous les jours..... »

La princesse passait six mois de l'année à Alençon, à une faible distance de la Trappe, et naturellement elle allait chercher près du grand solitaire les conseils et les consolations dont elle avait besoin. Si elle recevait avec docilité les avis relatifs à la conduite de son âme, avec son goût féminin pour la domination, elle prenait sa revanche pour les affaires du monde. Dans toute la discussion dont nous allons parler, elle eut une part principale et sa main se retrouve partout. Il est du reste facile d'apprécier ce qu'elle pouvait avec son esprit très fin, très entreprenant et sa position qui la faisait toujours écouter par Louis XIV. Elle restait les six mois de l'hiver à Paris et était tous les soirs à la cour et souvent au grand couvert.

Mais deux prélats influents avaient eu leur part dans cette affaire et dès le commencement; c'étaient Bossuet et Le

Camus, auxquels l'abbé de la Trappe avait soumis ses projets et qui avaient examiné le manuscrit. Ils l'approuvèrent, ainsi que Henri de Barillon, évêque de Luçon, et Maurice Le Tellier, archevêque de Reims. Dans une lettre du 30 octobre 1682, Bossuet disait à l'auteur : « ... Quand nous saurons son sentiment (de l'évêque de Grenoble), nous procéderons à l'impression sans retardement, et je mettrai l'affaire en train. » De son côté Le Camus écrit à Barillon : « Plus je lis le livre de notre saint abbé et plus je le trouve plein de l'esprit de Dieu ; il faut le mettre en état pour que les plus rudes censeurs n'y puissent rien trouver à redire.» Un autre jour, il écrit au même: « Pour ce qui est du livre de M. de la Trappe, il est plein de l'esprit de Dieu. Videbit peccator et irascetur. Tous les gens de bien en seront charmés, et les chartreux ne doivent point être fâchés qu'on leur remette devant les yeux la sainteté de leurs ancêtres. Je sais que leur général prend autant qu'il peut l'esprit des premières constitutions, n'en pouvant pas renouveler les pratiques. »

Enfin dans une troisième lettre, l'évêque de Grenoble dit à l'évêque de Luçon : « Je voudrais bien que vous eussiez limité. la proposition qu'il fait touchant les pères des religieux qui sont en extrême nécessité. Elle est contre saint Thomas et tous les théologiens et contre l'esprit de l'Evangile : le précepte d'honorer son père étant incomparablement plus important que celui de garder les veux de religion. » Ces citations ont leur importance et font voir que Bossuet, Le Camus, Barillon mirent la main au travail de Rancé. Le Tellier y travailla-t-il aussi ? Nous n'en savons rien, mais c'est très probable à raison de son extrême facilité et de sa vie laborieuse.

Cependant, à peine le livre venait-il de paraître, qu'il était l'objet de nombreuses critiques. Le Camus s'indigna au premier abord et laissa échapper, il est vrai dans le secrel de la correspondance, des paroles amères, injustes. Mais il ne larda pas à voir les choses sous leur vrai jour, avec l'entrée en lutle d'adversaires aussi sages que compétents.

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