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ensemble que rien ne les troublait; et le triste cortege se mit en marche dans la direction de la place de Grève.

Dès que l'arrêt de la cour avait été connu, le roi avait donné ordre à six compagnies de ses gardes d'aller occuper cette place et les avenues qui y conduisaient.

Aussi, depuis la veille au soir, les rues de la Vannerie, de la Tannerie, de la Tissanderie, de Dessous l’Hostel de Ville et de la Mortellerie étaient-elles gardées par un détachement, et barrées, au moyen de chaînes tendues.

Ces précautions avaient plutôt pour but de prévenir les tentatives d'enlèvement, que de défendre au peuple l'accès de la place de Grève. Les compagnies « rengées en « ordre, » nous dit l'auteur anonyme d'une relation', dont j'ai déjà parlé, « y faisoient des hayes de picques avec « un tel silence que l'on s'entendoit parler, et sembloit « que la pitié euste recommandé la modestie ; » mais, derrière les soldats, une foule énorme s'était massée, dans la journée du mardi.

Suivant le mot du même auteur, tout Paris « vuida à ce spectacle. » Ceux qui n'avaient pas trouvé de place en bas, avaient pris position à une fenêtre ou sur un toit; « les toicts et fenestres estoient à l'enchère. >>

Cette immense foule attendait patiemment, depuis le le matin, et dans une attitude très recueillie; lorsque, vers cinq heures et demie, un long frémissement parcourut tous les rangs de l'assistance.

Les spectateurs des fenêtres et des toils venaient de signaler l'arrivée du cortége. Deux compagnies du régiment des gardes précédaient l'affreuse charrette des condamnés qui s'avançait lentement, entourée d'archers, sous le commandement des quatre lieutenants du guet.

Bouteville et Rosmadec, les mains liées et nu-tête, s'y

Récit véritable... etc. petite brochure in-8°. Elle est peu étendue, et, comme je l'ai déjà dit, j'ai pensé qu'il serait intéressant de la réimprimer. Voyez à la fin.

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tenaient debout, assistés de l'évêque de Nantes et de trois religieux ; et ce n'était pas sans une compassion profonde que le peuple voyait ainsi passer ces jeunes et brillants gentilshommes dans l'appareil des criminels.

Puis venaient des soldats à pied, le greffier de la cour, Pierre Caluzé, accompagné d'huissiers, le chevalier du guet et enfin deux autres compagnies qui fermaient la marche.

La charrette s'arrêta sur la place de Grève en face de l'échafaud ; et, avant qu'on en fit descendre les condamnés, l'exécuteur y monta pour leur couper les cheveux. Pendant que la chevelure de Bouteville tombait sous son ciseau, celui-ci, craignant la même opération pour sa moustache, « qui estoit grande et belle, » ne put s'empêcher d'y porter la main; mais l'évêque de Nantes lui dit aussitôt : « Mon fils, il ne faut plus penser au monde, quoy, vous y pensez encores ? »

Quand le bourreau eut achevé ces derniers préparatifs, Bouteville monta sur l'échafaud ; et il s'y mit à genoux, ayant à côté de lui l'évêque de Nantes, également agenouillé. Alors les trois religieux entonnèrent le chant du Salve Regina, qui fut continué par l'immense voix de la multitude, unissant sa prière à celle des condamnés.

Puis Bouteville se leva. Un silence solennel avait succédé à ces invocations de tout un peuple : 0 clemens, o pia, o dulcis virgo Maria! Une émotion violente étreignait toutes les poitrines. La consigne la plus sévère avait été donnée; et les hommes des compagnies avaient reçu l'ordre d'emprisonner quiconque s'aviserait de crier grâce ; mais la foule n'avait pas besoin de cette sanction pour garder le respect' qui s'imposait en pareille circonstance.

Tous les regards étaient fixés sur Bouteville. Il avait refusé

• Ai-je besoin de faire ressortir le contraste saisissant qui existe entre l'attitude recueillie de la foule à cette exécution de 1627 et les scènes révoltantes des exécutions de nos jours ?

de se laisser bander les yeux ; et il marchait d'un pas ferme au devant de l'exécuteur, affrontant sans faiblir « la face terrible de la mort, » suivant le mot d'un contemporain'.

En ce moment précis, une voix se fit entendre du côté de l'Hôtel de Ville. On n'a jamais su dans quel but, un homme cria : Tire.

Bouteville, surpris, s'arrêta une seconde, jetant les yeux de droite et de gauche, comme s'il eût conservé quelque espoir de grâce ou de secours ; puis il reprit sa marche, et, sans prononcer une parole, il s'agenouilla devant l'exécuteur qui lui trancha la tête d'un seul coup'.

François de Rosmadec,qui était resté dans la charrette et qui tournait le dos à l'échafaud, entendit le bruit sinistre et sourd produit par la chute du coutelas. Il dit avec le plus grand calme : « Mon cousin est mort, prions Dieu pour son âme; » et il tomba à genoux.

L'évêque de Nantes qui venait à lui, le voyant prosterné, s'agenouilla à ses côtés, et ils récitèrent ensemble la prière des morts.

Lorsqu'il se fut acquitté, vis-à-vis de son ami, de ce dernier devoir d'affection, il gravit à son tour les marches de l'échafaud; et, comme on avait jeté un manteau sur le corps de Bouteville, il s'arrêta un peu devant cette masse informe, s'interrogeant lui-même et demandant au bourreau : « Est-ce « là le corps de mon cousin ?

Ensuite il s'appuya sur un des trois religieux qui était un tout jeune homme; et, s'agenouillant avec lui à côté de l'évêque de Nantes, il reprit sa fervente prière.

Quand il se fut relevé, on le vit se tenir debout pendant quelques instants, comme s'il voulait se recueillir encore, avant de paraitre devant Dieu; puis il marcha résolument vers le

Récit véritable, etc. Voy. à la fin. : « Il tendit le col au coutelas, qui, d'un seul coup, d'une incroyable sou« daineté, sépara le chef d'avec le tronc... » Récit réritable, etc.

bourreau, et, repoussant la main qui voulait lui bander les yeux, il se mit à genoux, posa sa tête sur le billot, et reçut le coup de la mort.

Pendant que Paris, « continuant les prières et les larmes « aux yeux, » selon le mot d'un témoin, « retournait en son estre,» sept heures sonnaient à toutes les horloges de la ville; et le soleil, à son déclin, marquait la fin d'une de ces belles journées de la saison des fleurs, si chère à la jeunesse, où tout l'invite à la douceur de vivre, dans la nature en fête.

GASTON DE CARNÉ.

(La fin prochainement).

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE ECCLÉSIASTIQUE

DANS LE DIOCÈSE DE NANTES

APRÈS LA RÉVOLUTION

(18 0 0 - 1 8 1 5)'

II

ANCENIS

Avant la Révolution, le collége d'Ancenis, protégé par le duc de Charost, était célèbre; mais cette célébrité ne le sauva point de la destruction, pas plus que de la gloire, grande cependant aux yeux des athées contemporains, d'avoir donné Volney à la philosophie.

Transformé d'abord en hôpital pour les blessés de l'armée occupée à combattre les Vendéens, il fut ensuite affecté aux services de la mairie. Seize années (1792-1808; devaient s'écouler avant qu'il ouvrit de nouveau ses portes aux écoliers.

Il ne faut pas en accuser les habitants d'Ancenis. Dès 1802 le 29 ventôse an X), le conseil municipal s'était réuni pour demander le rétablissement de l'ancien collége. Il sollicitait tout d'abord la levée du séquestre mis sur la maison, et le « remplacement de ses biens, particulièrement d'une

1 Voir la livraison de mai 1888.

2 Du 6 messidor au VI au 24 juin 1807. Histoire d'Ancenis et de ses Barons, par T. Maillard..... deuxième édition, pag. 478.

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