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LETTRE D’ÉTUDIANT

C'est en vérité une simple lettre d'étudiant que nous publions aujourd'hui. - Elle est même si l'on veut, la plus banale du monde, car elle contient la série complète de tous les procédés divers par lesquels un étudiant qui n'étudie pas, essaie de soutirer de l'argent à sa famille. Nous n'osons pas ici, en si bon lieu, nous servir des termes familiers dont on use d'ordinaire pour qualifier cette rhétorique. Et si nous offrons cette épitre aux lecteurs de la Revue, malgré la banalité de son contenu, c'est qu'elle est du XVI° siècle, et par conséquent un archétype ou prototype de ces suppliques désespérées qui tant de fois depuis lors, ont attendri le cæur de crédules parents. — De plus, ce jeune personnage est de grande famille, porte l'un des noms les plus retentissants de Bretagne : C'est un Beaumanoir ! De plus encore, il étudiait à Rome, d'où il nous donne des nouvelles toutes fraiches du Concile... de Trente, et enfin, il a mal tourné, ce qu'on aurait pu prévoir en lisant sa lettre et ce qui la rend peut-être hélas ! plus piquante!

Gilles de Beaumanoir, c'est le nom de notre héros éphémère, était fils de Charles, seigneur du Besso et d'Isabeau Busson. En 1542, époque où il datait sa lettre de Rome, son père ne vivait plus, puisque c'est à «Mi son frère » qu'il fait

humblement demander des subsides. Il parait que ce frère était sévère ou que le jeune cadet l'avait mécontenté, car ce n'est pas à lui-même qu'il écrit « de peur de l'ennuier ». C'est au doyen du Besso', probablement chapelain de la maison. Il le prie de le remettre en la bonne grâce de Monseigneur «« laquelle plus que chose au monde il désire davantaige. >>

Ce Doyen avait probablement élevé le pauvre Gilles; et celui-ci larde par endroits sa lettre de quelques mots de latin pour montrer qu'il ne l'a pas tout à fait oublié. Au reste il fait, comme on va le voir, les plus belles promesses et donne les meilleures assurances de bonne conduile : « Ce n'est point pour « en dépenser un seul liart en movezes emplettes », quil désire de l'argent... depuis quatre mois il n'a reçu que vingt ecus d'or ! (Ce qui nous parait une assez jolie somme pour l'époque). Aussi voudrait-il qu'on lui écrivit tous les mois. Puis, commence la série de ce que nous n'avons pas osé en commençant cet article, appeller les « carottes » : ce qu'il faut bien nous résigner à dire, puisque c'est le terme consacré au XIXe siècle! Tout est si cher à Rome ! - Il faut qu'il s'habille pour aller dans le beau monde...... Il a été

Malgré nos recherches multipliées nous n'avons jamais pu savoir d'où venait ce titre de doyen du Besso. Les Beaumanoir étaient assez grands seigneurs pour avoir fondé une Collégiale dont le chef eut pris cette qualification. Mais il n'en est resté aucune trace. Cependant M. l'abbé Lemée, recteur de Trédaniel, nous dit avoir rencontré quelque part un personnage qui signait « chanoine du Besso ». Il n'a pu retrouver la note qu'il avait prise à ce sujet : Gilles ajoute à ce titre de Doyen : « M. le Recteur de StBrice » : Autre incertitude ; comment le Recteur de St-Brice était-il doyen du Besso ? On peut expliquer ce cumul, en considérant que St-Brice n'est pas par trop loin de Vitré, où les Beaumanoir étaient richement possessionnés, puisqu'ils avaient la seigneurie de Gazon. Or, à cette époque, le Recteur de St-Brice était François de la Haye (1524-1545) de l'ancienne famille des seigneurs de St-Hilaire, très probablement alliés aux Beaumanoir; on peut croire qu'ils l'avaient pourvu de cette chapellenie afin de lui donner au Besso une vie préférable à celle du presbytère de St-Brice. D'ailleurs, dit M. de Corson (Pouillé, 2, 1, p. 336) « le titre de doyen rural » n'était attaché à aucune église déterminée. L'évêque le conférait à un » prêtre de son choix sans même s'astreindre à n'en revêtir que les chefs » de paroisse. » Selon M. Lemée, même chose avait lieu dans le diocèse de St-Brieuc.

malade...... S'il l'était encore, il serait forcé d'aller à l'hôpital !...... Enfin, après avoir épuisé ce sujet, et donné à son correspondant les nouvelles les plus importantes qui couraient à ce moment dans la ville éternelle, il en arrive aux projets d'avenir, et explique tout son plan pour obtenir plus vite le bénéfice ecclésiastique qu'il était venu chercher en Italie, et qui devait remplacer les trop rares écus d'or de sa famille. Il voudrait qu'on organisât un service de courriers' tout exprès pour le prévenir si quelques-uns venaient à vacquer en Bretagne, car « il ne faut pas se fier aux banquiers de Nantes, » dit-il, « et il faut être prêt pour profiter des bonnes aventures. »

En terminant, et dans un postscriptum timide, le pauvre exilé se recommande à tous « ceux de la maison » et ces dernières phrases nous donnent un intéressant tableau des familiers qui, au XVI° siècle, entouraient un grand personnage et composaient une existence seigneuriale comme celle du Besso.

On y trouve d'abord le parent ou ami habitant au château comme compagnon du maître; ou, s'il est jeune, venu là pour y être élevé et profiter de ses exemples : c'est Monsieur François de Cornillé, dont la famille, deux ans plus tard (1545) s'allia aux de Poix, comme Gilles devait lui-même le faire à son tour. Puis, les gentilshommes de naissance ou de fortune moins relevée, pages ou écuyers de la compagnie du seigneur : comme MM. de la Fosse et de la Vilèsmorais. Puis encore, la Damoiselle de compagnie de la dame du Besso, Jeanne de Mardeaulx, de petite noblesse ou même de noblesse douteuse, dont la famille habitait Servon et qui avait dû être amenée là par Isabeau Busson, épouse de Pierre du Gué, seigneur de Servon et tante de la mère de Gilles ; - enfin, Dom Pierre, probablement un autre des chapelains

1 C'était en effet une vraie course au clocher, c'est le cas de le dire, et l'expression de « faire courir » était consacrée, quand il s'agissait d'un bénéfice. (Arrêts de Frain, T. 1er p. 277).

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du château. Il avait aidé peut-être le doyen de St-Brice dans l'éducation du jeune seigneur, et dut aussi lui, trouver plus tard qu'il avait bien perdu son temps.

Maintenant que nous connaissons l'intérieur et la vie de famille de l'étudiant romain, nous allons dire ce qu'il est devenu.

Il eut enfin le bénéfice' qu'il attendait avec tant d'impatience et de plus on le fit Protonotaire apostolique. C'était un peu d'honneur, très peu ; car un protonotaire n'est pas un personnage à Rome, et pas du tout de revenus.

Aussi laissa-t-il tout cela de côté pour se marier. La Chesnaie des Bois et à sa suite la France protestante de Haag donnent à sa femme le simple noin de Suzanne, sans rien en dire de plus. Cela nous paraissait un peu court pour un Beaumanoir, petit-fils par les Busson, des Sévigné et des Montmorency. Aussi, nous défiant un peu de notre personnage, avions-nous ébauché à son sujet un roman d'amour, et nous nous figurions cette Suzanne inconnue, jeune bergère rencontrée un beau jour sur les bords de la Cantache par l'étudiant en vacances, et lui faisant oublier par ses charmes, ceux du protonotariat. Mais cet échafaudage s'est écroulé, lorsque M. F. Saulnier, qui connait tous les personnages de la noblesse bretonne nés depuis cinq cents ans, les appelle tous par leur nom, et les fait comparaître à sa barre pour l'agrément de ses amis, nous a appris que cette Suzanne était de fort bonne famille, qu'elle appartenait à la maison de Poix, et était fille de Michel de Poix et de Renée du Hallay?. - Tout est donc fort licite dans ce mariage, aucun lien ecclésiastique n'empêchant de quitter le Protonotariat.

Mais ce qui est plus grave, c'est que Gilles de Beaumanoir alla plus loin. Il apostasia et se fit huguenot ! On voit que

C'est du moins le renseignement que veut bien me donner M. E. Frain de la Gaulayrie auquel nous devons de si curieuses études sur les familles de Vitré. Mais ni lui, ni moi n'avons pu retrouver lequel.

? Les Seigneurs de Poix, pages 17 et 18.

nous avions raison de dire qu'il avait bien mal tourné! Du Paz qui ne lui consacre qu'une ligne, se garde bien de parler de tout cela, et de mentionner sa descendance que nous détaillerons plus loin d'après les généalogistes plus récents et plus complets.

Ce fut très pobablement son établissement en pays huguenot qui causa sa chute. Son frère, Jacques de Beaumanoir lui avait donné en partage la belle et importante seigneurie de Gazon en Pacé près Vitré'. Mais à cette époque, Gilles n'était plus le jeune étudiant besoigneux qui demandait humblement, par intermédiaire, quelque écus d'or. Il bataillait hardiment contre son ainé, qu'il faisait condamner en 1561 par le Parlement. Arrêts de du Fail, T. 2. p. 166 (Ed. de 1716.)

Nous n'avons aucun autre détail sur sa vie et nous savons seulement qu'il mourut le 5 janvier 1572. Il ne laissa qu'un fils nommé Samuel qui n'avait plus sa mère en 1577, était alors mineur et orphelin sous la tutelle de Robert du Bois, seigneur du Bois de Pacé et plaidait contre ses cousins de de Poix?.

Ce Samuel se maria dans le midi et épousa Marie d'Antraigues dame de la Bastide, Chiras et Lussan. Les barons d'Antraigues étaient de bonne maison mais fort peu recommandables à la fin du XVI° siècle. Ils excitèrent à cette époque des réclamations si générales par leurs brigandages, que le chef de la famille fut condamné aux galères, et que ses trois fils devenus voleurs de grands chemins, furent quelques années après, condamnés par le Parlement de Toulouse, qui leur fit trancher la tête.

Tout cela n'est pas bien flatteur pour la descendance de notre Gilles. Il faut espérer que sa belle-fille n'apporta pas de pareilles meurs à Vitré et à Gazon.

· M. E. Frain : Une terre et ses possesseurs p. 107 et suivantes. 2 La maison de Poix par M. F. Saulnier. p. 18.

3 (Vals et ses environs par Jb Chabatier, ingénieur des Mines); c'est à l'obligeance de Mr E. Frain que je dois cette communication.

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