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Qu'est-ce qu'un corsaire ?

Cetle question reçoit, presque toujours deux réponses essentiellement contradictoires ; si elle est adressée à des gens de mer, à des habitants des côtes, plus ou moins en relation arec la profession maritime, ou bien si elle est posée devant des personnes étrangères i la marine, peu familiarisées avec ses usages et son histoire.

Quels hommes que nos corsaires, disent avec admiration les premiers !... Quelle carrière que celle illustrée par les Jean-Bart, les Duguay-Trouin, les Cassard, les Thuiut, les Surcouf, les Bucaille et tant d'autres !....

Et ils sont dans le vrai.

Quels brigands dignes de la corde !.. Quels pillards sans aveu !... Quels pirates, quels forbans ! quels bandits sans frein ni loi, répondent hardiment les seconds d'un air rogue et convaincu, emportés par la fausse notion, l'idée injuste et préconçue d'une chose qu'ils ne connaissent pas, qu'ils apprécient mal par conséquent, n'ayant jamais pris la peine de l'étudier un instant. Les interprètes officiels de la langue française s'expriment ainsi : T. V. NOTICES. IV° ANNÉE, 2me LIV.

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« CORSAIRE : Bâtiment armé en course par des particuliers, avec l'autorisation du gouvernement. Il se dit aussi de celui qui commande ce bâtiment; « corsaire de Saint-Malo, il fut pris par un corsaire. » Il se dit aussi des pirates ; « les corsaires d'Alger, du Maroc. » Il se dit figurément et familièrement d'un homme que son extrême cupidité rend dur, impitoyable, inique, c'est un corsaire, un vrai corsaire.... >>

M. Littré, quoique donnant également, bien à tort, pirate comme synonyme de corsaire, fait cependant parfaitement ressortir la différence qui distingue ces deux mots.

« SYN. CORSAIRE, PIRATE. LE CORSAIRE est muni de lettres par son gouvernement, et armé seulement en temps de guerre ; pris, il est traité comme prisonnier de guerre.

« Le Pirate n'a point de lettre de marque, et attaque même en temps de paix; pris, il est traité comme voleur et pendu. »

N existe donc une énorme divergence entre ces deux expressions considérées comme synonymes, employées comme ayant la même acception, et presque toujours confondues. En effet, la distance qui sépare l'honnête homme du voleur se retrouve intégralement entre le corsaire et le pirate ou forban; dès lors la synonymie des deux locutions devient, non seulement une erreur, mais une faute.

CORSAIRE, dérivé de l'espagnol corsear, aller en mer, et de l'italien corseggiare, même signification, était surtout usité dans le midi et la Méditerranée, l'expression de corsaire barbaresque désignait les bâtiments de Salé, d'Alger et de loute lu côte d'Afrique, tandis que celle de pirate semblait réservée aux forbans des iles de la Grèce et de la Turquie.

En Europe, par opposition, on nommait armateur celui qui avait commission du prince pour courir sur les ennemis; pirates et corsaires sont des écumeurs de mer. Ce mol, armateur, parfaitement exact, coupant court à tout sens équivoque, et qui est le premier qualificatif donné à Cassard, sur ses états de services, disparut malheureusement vers le milieu du dir-huitième siècle ; et celui de corsaire prévalut, jetant, par suite de sa triste origine et de ses différentes acceptions, une sorte de défaveur sur nos hardis marins:

Des lois sévères, des prescriptions rigoureuses, tout un code, en un mot, règlementaient la course et établissaient l'intéressante législation du droit de prise. Nous verrons Cassard deux fois condamné, comme ne s'élant pas conforme aux règlements en vigueur, et pour avoir trop facilement relâché des prisonniers faits par lui. I agit probablement sous l'inspiration d'une pensée d'humanité, d'un sentiment de pitié; mais le conseil des prises ne fut pas de cet avis, et lui infligea, la première fois, une amende de 1700 livres, somme alors asses importante.

Sans nul doute, la course en elle-même est regrettable ; elle donna lieu parfois à de cruels abus; mais elle est une des conséquences forcées, inséparables de la guerre. Voici les termes dont se sert le texte du nouveau commentaire sur l'ordonnance de la Marine, du mois d'aoút 1685 : « Il est du droit de la guerre d'affaiblir son ennemi autant qu'il se peut, en le troublant dans ses possessions et dans son commerce. De l'usage reçu de tout temps chez les nations, en temps de guerre, d'armer des vaisseaux pour s'emparer de ceux de ses ennemis, ou pour enlever leurs effets en faisant des descentes sur les côtes. »

Tel fut, en effet, le mobile des actions et des hauts faits merveilleux de trois corsaires, dont les noms surgissent et s'élèvent jusqu'à l'illus. tration la plus complète, lorsque sous Louis XIV, la marine française atteignit son apogée de gloire et de puissance : Jean Bart de Dunkerque, puis deus bretons, Duguay-Trouin de Saint-Malo, Cassard de Nantes.

Jean Bart, en 1692, à la tête de six petites frégates et d'un brúlot, passe au milieu d'une flotte anglo-hollandaise qui bloquait le port de Dunkerque, capture ou brale quatre-vingt-dix navires marchands, ra rarager New-Castle et rentre à Dunkerque avec cinq cents mille écus de prises. En 1691, recevant l'ordre d'intercepter une flotte de cent transports chargés de blé, il part avec six raisseaur seulement et rencontre le convoi, mais déjà tombé aux mains des Hollandais. Sans s'arrêter à l'inferiorité de ses équipages et de som artillerie, il attaque l'ennemi, reprend le convoi entier, enlive de plus trois vaisseaux de guerre et reçoit, du Grand-Roi, des

Lettres de noblesse. Il mourut lieutenant-général des armées navales, en 1702.

Duguay-Trouin, âgé de vingt ans à peine, et déjà regardé comme l'un des plus braves capitaines corsaires, reçut une épée d'honneur pour la prise de deux vaisseaux de guerre anglais et six navires marchands. Toujours volant de succès en succès, il se rend maitre, en 1707, de cinq vaisseaux de guerre anglais et de soixante voiles qu'ils escortarent. En juin 1709, à l'époque même, notre Cassard enlevait, à la pointe de l'épée, son brevet de capitaine de brûlot, Louis XIV anoblissait Duguay-Trouin, lui accordant la faveur d'orner son écusson de deux fleurs de lis, et de cette belle devise : Dedit hæc insignia virtus. En 1711, il mit le comble à su renommée par l'expédition de Rio-de-Janeiro, prise après onze jours de siège et se rachetant au prix de sisc millions de francs. Glorieux fait d'armes, mais mauvaise opération pour les armateurs.

Cassard en 1708, à la hauteur des Sorlingues, force une frégate anglaise à se jeter à la cóle, fait prendre la fuite à un vaisseau et enlève cinq bâtiments du convoi. En 1709, il lutte seul encore contre cinq vaisseaux de guerre, les oblige à l'abandonner et assure ainsi le salut des transports qu'il escortait pour Marseille. En 1712, il ravage les colonies anglaises, hollandaises et portugaises des Antilles, et hâte la conclusion si désirée de la paix d'Utrecht. Avec un vaisseau, disait Duguay-Trouin, il faisait plus qu'une escadie entière.

aux deux premiers, la fortune parait avoir réservé l'opulence, les distinctions, les grades, les honneurs les plus enviés. La fin de leur carrière fut exempte des douleurs, des soucis qui abreurèrent les dernières années du malheureux Nantais, presque oublié aujourd'hui.

« Un homme déjà célèbre parmi les corsaires, l'inflexible et hautain Cassard se couvrait de gloire dans la Méditerranée, dit M. de Laperouse-Bonfils'. En employant ces deux épithètes, cerlainement empreintes d'exagération, l'auteur semblerait vouloir rejeter sur les défauts de l'intrépide marin, la cause des déplorables catastrophes qui marquèrent la dernière partie de sa vie. « Il fatiguait les ministres de ses plaintes continuelles, obsédait magis

· Histoire de la Marine française, t. II, p. 112.

trats et tribunaux par ses mémoires, ses procès, ses réclamations incessantes, » répètent les biographes. Il ne demandait que justice cependant, et nul n'a pris la peine de chercher à réagir contre ces accusations, d'essayer de démontrer que si son courage, ses talents ne sont pas inférieurs à ceux de ses émules, sa grand loyauté, son ardent patriotisme, deua qualités éminentes, deux vertus, furent la véritable cause de ses malheurs. Quant à ceux-ci, la honte et la responsabilité, dépassant la personne du cardinal de Fleury, peuvent remonter au commerce de Marseille, au ministre de Pontchartrain, et mime au gouvernement de Louis XV. Triste époque pour les hommes supérieurs, tenus en suspicion continuelle, fatalement écartés par les héros de l'antichambre, du boudoir, de la faveur, et dont les victimes se nomment Cassard, Mahé de la Bourdonnais, Dupleix, Lally-Tollendal...

Dans ses expéditions hardies et fructueuses, le vaillant corsaire arait amassé des sommes considérables. En 1709 et 1710, avec un rare désintéressement, il les emploie, comme avances, à l'équipement de navires chargés de protéger les transports allant chercher des grains pour les populations du Midi décimées par la famine. Il soutient des combats héroïques, accomplit des exploits merveilleux, et les céréales arrivées, les négociants marseillais, sous un indigne et futile prétexte, dénient le remboursement d'une dette sacrée. En 1711, il arme de même les vaisseaux de l'État; et la veille du départ, le ministre fait changer tous les plans de la campagne. Victime de son devoir, l'infortune commandant, à son retour, doit longtemps plaider pour obtenir une partie des indemnités qui lui sont dues,

Alors Cassard, dont la vie pouvait etre belle, calme, aisée, honorée, réduit à la pauvreté, à la misère, à la simple demi-solde de capitaine de raisseau réformé, que l'État n'ose marchander à ses pressantes sollicitations, se voit éconduit, dédaigné, méprisé. Enfant du peuple, brave sans courtisanerie, ne devant qu'à son courage la fortune qu'il dépensa sans compter au service de la France, il mit dans ses justes revendications une insistance tellement génante, qu'on lui proposa des pensions, que sa dignité lui défendit d'accepter.

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