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invectives, Molière, inspiré par ses critiques, voulut être son propre panégyriste et dire enfin son mot sur l'École des Femmes. Pour rester dans le domaine de la comédie pure et plus sûrement atteindre ses ennemis, il ne prit pas de haut sa justification : sous sa plume la véritable portée philosophique de l'oeuvre resta négligée; il ne s'attacha point à autre chose qu'à défendre les bagatelles de style et les quelques plaisanteries, causes ridicules du déchaînement des sots.

Nous sortirions de notre rôle si nous nous livrions ici à une étude approfondie; rappelons seulement que la Critique de l'École des Femmes fut le point de départ d'un nouveau genre dramatique : tant de Critiques essayées par des auteurs discutés, et dont la plus célèbre est la Critique du Légataire par Regnard, mais surtout l'esprit de conversation transporté sur le théâtre au détriment de la pièce d'intrigue, et depuis exploité avec un si grand succès par l'inimitable Marivaux.

Avant d'être Molière, le jeune Poquelin avait été valet de chambre à la cour sous la direction de son père. Condamné au mutisme au milieu de la foule des grands, son génie s'était formé dans ce poste d'observation. Égaré, comme La Bruyère, parmi cette société en formation, si riche en contrastes, il avait esquissé de longue main sur nature les originaux qu'il devait, comme l'auteur des Caractères, immortaliser sous ses pinceaux. La Critique de l'École des Femmes fut la première pièce où il utilisa ses croquis. L'un des grotesques qu'il mit en lumière dans ce tableau exquis se reconnut si bien qu'il se fit justice immédiate de la façon la plus cruelle : nous voulons parler de ce duc de La Feuillade, le plus grand fat de son temps, auquel on n'eut pas de peine à prouver qu'il était le personnage mis en scène sous les traits du marquis, de cet imbécile dont tout le raisonnement consiste à répéter à satiété : « Tarte à la crème, tarte à la crème. » Le duc attendit un jour Molière dans les salons de Versailles, et, lui prenant la tête comme pour lui donner l'accolade, lui déchira le visage contre les boutons de son habit en s'écriant : « Tarte à la crème, Molière ! tarte à la crème ! » Louis XIV lui-même tint à consoler Molière de cette injure; il éloigna le duc et engagea le poëte à continuer d'écrire contre les ridicules, lui indiquant tout le premier dans son entourage ceux qui l'amusaient le plus.

La Critique de l'École des Femmes fut représentée naturellement avec la pièce dont elle prenait la défense; elle en devint comme le prologue et contribua à en consolider le succès. Les représentations, commencées sur la scène du Palais-Royal le jer juin, attirèrent la foule pendant plus de deux mois consécutifs. De ce jour au 12 août, la nouvelle pièce figure trente-deux fois sur les registres de la Comédie-Française, donnant pour moyenne de recettes un chiffre très-élevé.

Le manuscrit avait été envoyé, dès le commencement de juin, au Conseil du roi par les soins du libraire Charles de Sercy, cessionnaire des droits de Molière, et, le privilége ayant été signé le 10 juin, la pièce fut mise sous presse. Il avait été convenu, sans doute, qu'on ne publierait l'ouvrage qu'après en avoir tiré largement parti sur la scène. C'est ce que nous fait supposer la lenteur avec laquelle marcha le travail d'impression. Les premiers exemplaires ne commencèrent de circuler que vers le milieu d'août.

Le volume était dédié à Anne d'Autriche, mère du roi, qui avait pris Molière en affection et fait bon accueil à ses deux dernières comédies. Elle était pour l'École des Femmes une admiratrice de la première heure, comme en témoigne Loret :

Le roi festoy a l'autre jour
La plus fine fleur de la cour,
Savoir sa mère et son épouse

Et d'autres, jusqu'à plus de douze...
On joua l'Escole des Femmes...

Attaqué par d'indignes calomniateurs qui n'avaient pas craint de faire appel aux passions religieuses, comme si l'École des Femmes ne contenait qu'une suite d'outrages à la religion, Molière se venge en plaçant la Critique sous le patronage de la reine très-chrétienne, la prenant pour modèle et faisant directement allusion à sa conduite privée, « qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux honnêtes divertissements »?.

Anne d'Autriche ne devait pas survivre longtemps aux souhaits que Molière avait formulés pour elle. Sa mort,

arrivée le 20 janvier 1666, priva Poquelin d'une puissante protectrice.

Il va sans dire que les principaux rôles de

1. Deux ans auparavant, Ch. Patin avait exprimé la même idée, presque dans les mêmes termes, dans une dédicace au roi (1er avril 1661): « Nous ne travaillons en cette vie que pour acquerir en l'autre, un repos qui ne finit jamais, et dans l'attente duquel toute notre méditation doit estre en l'exercice auquel la Providence de Dieu nous engage. Cependant, comme il n'est pas possible de faire des efforts continuels, nous pouvons quelquefois abandonner notre occupation principale pour quelque divertissement... (Ch. Patin, Introduction à la Connoissance des médailles, seconde édit. Paris, Du Bray, 1667.)

a.

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la Critique de l'École des Femmes furent remplis par les acteurs qui figuraient dans la grande pièce. Molière avait confié le soin de sa défense au talent de Brécourt, qui représentait Dorante; Mlles De Brie et Du Parc jouaient Uranie et Climène, La Grange le marquis, et Du Croisy Lysidas. Quant au personnage d'Élise, il fut donné à Armande Béjart, la jeune femme et la jeune élève de Molière, pour la première fois et si imprudemment présentée par son mari à l'admiration et à la convoitise de la jeunesse à la mode. Il n'est pas douteux qu'Armande n'ait réussi complétement dans cette création, l'auteur s'étant appliqué à la tracer pour elle : un rôle où, sans effort, la coquetterie délicate et la malice railleuse de la Parisienne d'esprit sont traduites avec des nuances infinies. Élise frappe-t-elle, ou si elle caresse ? Qu'en savons-nous ? Le savait-il mieux le peintre qui se laissa toute sa vie séduire et tromper par son astucieux modèle?

Les ennemis de Molière répondirent à la Critique de l'École des Femmes par plusieurs contre-critiques. L'une, dont l'auteur est , suivant les uns, de Villiers, suivant d'autres le gazetier Donneau de Visé", contient un

1. Zelinde, comédie, ou la Véritable Critique de l'Es

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