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SUR DURAND DE MAILLANE.

L’ÉCRIVAIN dont on va lire les Mémoires , n'eut, je l'avoue, ni les talens qui jettent un grand éclat sur la vie, ni les passions qui la rendent féconde en événemens remarquables. Avec un coeur honnête, un sens droit, ses opinions politiques, quoiqu'il y tînt fermement, furent toujours tempérées par la modération de son caractère, par la sincérité de ses sentimens religieux. Rien de tout cela, j'en conviens encore, ne peut mener Durand de Maillane à la célébrité; mais pourtant je ne saurais croire qu’un rapide aperçu de ses travaux et de sa conduite ne puisse un moment occuper l'attention. Demeurer calme au milieu des partis, irréprochable au milieu des excès, sensible à la pitié quand elle est repoussée de presque tous les cours, n'est-ce donc avoir aucun droit de prétendre à l'intérêt des hommes ? c'est conserver du moins, on l'avouera, des titres à leur estime, et je ne vois pas qu'ils aient souvent l'occasion d'en être prodigues.

Durand de Maillane, né à Saint-Remy, dans

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le département des Bouches-du-Rhône, fut de bonne heure destiné par sa famille à la carrière du barreau. Après avoir terminé en 1755 les cours de droit qu'il avait suivis avec succés dans la ville d'Aix, il revint dans son pays natal et s'y livra tout entier à l'étude des lois. Le droit canonique qui offrait alors mille questions épineuses et délicates, fut long-temps l'objet de ses travaux,

mais comme son esprit naturellement judicieux était blessé de tout ce qui pouvait offrir l'image d'un abus, d'une injustice, d'une oppression, il n'examina

pas moins scrupuleusement les prétentions surannées de la législation féodale.

Il ne s'agit point de renouveler ici, contre la féodalité, des déclamations aujourd'hui sans objet; mais il est certain que dans l'état de la société, vers la fin du dix-huitième siècle, la plupart des obligations imposées aux francstenanciers étaient devenues insupportables. Le temps n'existait plus où ces redevances, ces droits honorifiques, étaient le prix dont les faibles payaient l'appui qu'ils obtenaient ou qu'ils espéraient des puissans. L'action prompte, uniforme et tutélaire de l'autorité monarchique, avait, depuis bien long-temps, remplacé des forces subalternes souvent impuissantes, souvent oppressives. Grâce aux tribunaux, aux troupes de ligne, à la maréchaussée, les seigneurs n'endossaient plus le harnois pour protéger leurs vassaux. Pourquoi d'un côté, quand il n'y avait plus périls et protection, y aurait-il eu de l'autre hommage et redevances ? Pour parler, dans une notice sur un légiste, le langage du droit, les termes du contrat ne devaientils pas changer avec l'état des parties? ceci explique à mon sens comment, bien avant la révolution, on se débattait en France contre ces espèces d'assujettissemens qui, sous mille formes différentes , sous les noms, plus ou moins barbares, de main-morte, corvées, quint et requint, rachats, reliefs ou bannalités, ne blessaient pas moins la vanité

que

les intérêts du plus grand nombre.

Durand de Maillane, fort instruit dans toutes ces matières, se laissa engager, par

zèle

pour ses compatriotes, dans un procès qu'ils soutenaient contre les vexations du droit de bannalité. Le haut baron contre lequel ils plaidaient n'avait ni donjons, ni créneaux, nivarlets ni hommes-d'armes ; mais il était riche, puissant et redouté. Les consuls, effrayés de ses menaces, n'osèrent donner suite aux démarches que Durand de Maillane avait indiquées; ses conseils ne furent d'aucun fruit pour ses concitoyens et lui devinrent funestes à lui-même.

Il avait, comme avocat, prêté son ministère à des jeunes gens dont les méfaits pouvaient déshonorer d'honnêtes familles; l'ennemi redoutable qu'il avait irrité l'accusa d'ètre leur complice. La caloinnie se dressa , s'enfla, siffla si bien, comme dit Basile : la trame dans laquelle on voulait embarrasser le jeune légiste fut si perfidement tissue, qu'il y eut décret de prise de corps contre lui. Une fois devant des juges, les faits, ses principes, sa conduite, son innocence parlaient assez pour lui; cependant les syndics du barreau d'Aix, révoltés de l'iniquité des poursuites, voulurent s'associer à sa défense : c'était partager son triomphe qui fut complet, qui fut éclatant. Je ne voudrais pas jurer que cette circonstance de sa vie n'eut beaucoup fortifié sa haine contre les abus de l'ancien régime, car les hommes sont ainsi faits; mais ce qu'on peut dire à sa louange, c'est que le désir d'une réforme ne provoqua dans son coeur aucun ressentiment personnel, et que même au milieu des plus terribles crises de la révolution, il fut le protecteur constant ae ceux dont il avait le plus combattu les prérogatives.

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